Emmanuel André: « Il faut apprendre à vivre avec une certaine résilience »

emmanuel andré
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Au lendemain d'une nouvelle étape du déconfinement en Belgique, on dresse un premier bilan avec le virologue Emmanuel André.

Ce lundi 11 mai, « une journée hautement symbolique » pour Emmanuel André, marquait la réouverture des commerces, sous de strictes conditions, que certains bourgmestres trouvaient difficilement applicables en si peu temps. Malgré les images de files d'attente devant certaines grandes enseignes, massivement partagées sur les réseaux sociaux, la situation était sous contrôle, selon les syndicats inquiets plutôt pour ce samedi. « De manière générale, les images que j'ai vues montrent que les gens ont adapté leur comportement, remarque le virologue, rappelant toutefois d'éviter les mouvements de foule dans les prochaines semaines. Énormément de personnes mettent des masques et respectent les distanciations physiques. Nous ne sommes plus du tout dans la même situation qu'avant le démarrage de l'épidémie, nous sommes dans un autre cas de figure où les gens ont pleinement conscience du risque. » Le virus n'ayant pas disparu, la vigilance reste de mise. « On va probablement avoir plus d'infections liées à cette réouverture. C'est inévitable. Par contre, on peut éviter que ces nouvelles infections soient le démarrage d'une très grosse chaîne de transmission comme celle que nous avons eue au début de l'épidémie », souligne l'ancien porte-parole de la lutte contre le coronavirus, désormais en charge du « contact tracing ».

"Il faut se donner l'autorisation de tenter cette nouvelle façon de fonctionner"


À cette réouverture des commerces s'ajoutent depuis peu la reprise (partielle) de la vie sociale et celle du travail. Lundi prochain, ce sera, pour certains élèves, le retour à l'école qui n'aura rien d'une rentrée scolaire habituelle. Ces étapes majeures dans la stratégie du déconfinement sont-elles trop rapprochées? « On n'a pas rouvert comme avant la crise », précise l'expert. Si cette relance a été validée « dans la gestion d'un risque », toujours présent, c'est grâce aux mesures de précaution qui doivent impérativement être respectées. « C'est dans deux semaines que l'on se rendra compte si on a de fait été beaucoup trop vite ou pas. »

des piétons à la rue neuve lors de la réouverture des commerces

© BELGA IMAGE / Nicolas Landemard

Alors que la reprise des cours reste controversée, les visites privées, autorisées depuis le jour de la fête des mères, sont, elles, bienvenues. « C'était intrinsèquement nécessaire pour que les citoyens continuent à tenir le coup dans cette épreuve qui n'est pas terminée », reconnaît Emmanuel André, saluant les efforts importants déjà fournis par la population durant cette période si particulière. Il ne faut toutefois pas abuser des bonnes choses. Ces contacts sociaux, conditionnés aux mêmes règles sanitaires, doivent se limiter à quatre personnes, toujours les mêmes, dans une sphère privée que les autorités ne peuvent contrôler. Il s'agit d'un contrat de confiance. Le virologue croit en la responsabilité et la compréhension de chacun, même si des dérapages sont à prévoir.

Ne pas tomber dans le piège de la deuxième vague

Le déconfinement est un exercice sans précédent et très complexe. « On ne veut pas laisser le confinement durer sans que cela soit nécessaire et justifié, mais on veut éviter de retomber dans un scénario difficilement contrôlable. C'est tout cet équilibre qu'il va falloir monitorer », explique le professeur en microbiologie clinique de la KU Leuven. Pour éviter cette deuxième vague tant redoutée, le respect des mesures est primordial, mais il doit également s'accompagner de moyens spécifiques et adéquats, mis en place par les autorités, pour contrôler ce risque. Si et quand l'épidémie présentera des premiers signes de redémarrage, il faudra réagir très rapidement. « Il faut se donner l'autorisation de tenter cette nouvelle façon de fonctionner, à condition qu'on soit très précoce dans l'interprétation de la conséquence d'un point de vue épidémiologique », précise l'expert, ajoutant que notre système de surveillance de l'épidémie est aujourd'hui « entraîné, plus précis et plus précoce ». En comparant la situation actuelle avec ce qui s’est passé pendant les vacances de Carnaval, il affirme que la Belgique sera « capable d'identifier beaucoup plus tôt des résurgences du virus et donc de réagir beaucoup plus rapidement. »

des flèches au bas d'un escalier indiquant le sens de la marche

© BELGA PHOTO/DIRK WAEM

Contact tracing et respect de la vie privée

Ce lundi soir, l'OMS appelait l'ensemble des pays à faire preuve d'une « extrême vigilance » dans le déconfinement, attaquant, sans les citer, ceux qui se sont lancés « aveuglément », sans se doter des moyens de tester et de tracer les cas suspects. Critiquée pour sa capacité de dépistage largement insuffisante, la Belgique a progressé, devenant l'un des pays européens où on réalise le plus de tests proportionnellement à la population. En ce qui concerne le "contact tracing", le système n'est pas encore optimal, mais il « fonctionne de mieux en mieux chaque jour », assure Emmanuel André, coordinateur du comité interfédéral Testing & suivi des contacts. Les effectifs du call-center vont, eux aussi, augmenter de jour en jour afin de repérer toutes les personnes malades du Covid-19 et pouvoir ainsi contacter et tester les personnes avec lesquelles il a été en contact. Les cas positifs, et les personnes qui habitent sous le même toit, devront ensuite s'isoler. « Cela va rester difficile pour les personnes mises en quarantaine pendant quinze jours. Je le conçois tout à fait, mais c'est un moindre mal et cela doit être fait pour maintenir ce fameux R en dessous de 1 », explique le médecin. Ce système doit fonctionner pour pouvoir « remplacer un lockdown collectif par des interventions beaucoup plus ciblées ». « Et si quelque part, il ne fonctionne pas assez bien ou s'il met plus de temps à se mettre en place parce qu’éventuellement il ne serait pas suffisamment compris ou accepté, on va devoir reprendre des mesures collectives », redoute-t-il.

L'un des obstacles à son efficacité, c'est en effet la méfiance des citoyens envers ce système, et plus particulièrement ses aspects liés au respect de la vie privée. Les informations fournies à un agent du call-center seront stockées dans une base de données sécurisée de l’Institut de santé publique Sciensano. Comment s'assurer qu'elles ne seront pas utilisées ultérieurement dans un autre but? La question doit être débattue, selon Emmanuel André, en toute transparence. « Ce sujet est bien plus large que cette épidémie, admet le virologue. Tout le débat technique et éthique doit être autour de comment autorise-t-on justement ces croisements entre les bases de données? Qui les autorise? Comment défaire en toute sécurité ce système créé aujourd'hui et éviter que ce dernier ne glisse vers d'autres utilisations qui n'étaient pas prévues au début? C'est là où on doit d'abord vérifier la solidité de notre système en termes de gestion de la vie privée afin de s'assurer que ce type de glissement n'ait pas lieu. »

une agent du call center pour le contact tracing

© BELGA PHOTO/THIERRY ROGE

Apprendre la leçon

Peu utile de revenir avec lui sur la saga des masques, sur la communication du gouvernement et autres problèmes relevés pendant cette crise. Emmanuel André ne veut être « ni défenseur, ni attaquant du monde politique ». Il admet toutefois qu'en étant mieux préparée, la Belgique aurait peut-être pu éviter un lockdown. Le mal est fait. Il faut aller de l'avant, sans pour autant oublier, pardonner ou remettre en question la gestion de la crise. « Aujourd'hui, la Belgique est autrement mieux préparée face à l'épidémie. Nous avons des masques, des tests, un système qui permet de faire de l'accompagnement de personnes exposées, à grande échelle. Cette échelle peut toujours être augmentée, mais aujourd'hui elle est dans l'ordre de grandeur de ce dont on a besoin. Elle ne l'était certainement pas au début de l'épidémie », reconnaît le scientifique. Cette erreur est visible dans bien d'autres pays. La raison est simple, et regrettable: les plans pandémie requièrent des mesures très importantes, alors que le risque est difficilement tangible avant qu’il ne soit déjà trop tard. C'est pourquoi certains ne les prennent pas assez au sérieux, « même si tout le monde sait que ce risque existe et que les épidémies reviennent régulièrement ».  

Au-delà du respect des mesures, que l'on répète depuis deux mois, Emmanuel André donne un conseil aux citoyens pour cette période de déconfinement: « Il faut apprendre à vivre avec une certaine résilience, recommande-t-il. On a encore de nombreux mois devant nous, avec des périodes d'incertitude, avec des moments qui vont nous paraître un peu plus calmes, d'autres plus stressants. Il faut continuer à vivre de manière posée, en mesurant toujours son niveau d'exposition, de façon individuelle mais aussi collective. Ça va être de longs mois, il faut les aborder de façon sereine », tout en étant prêt à devoir faire marche arrière. Le virologue est-il confiant pour la suite? « Le doute fait partie du fonctionnement des scientifiques. J'ai confiance en notre capacité à mieux observer et beaucoup mieux réagir que ce qu’on était capables de faire il y a quelques semaines. Parce qu'on a appris énormément ». De cette pandémie, le monde entier devra surtout apprendre sur le long terme, à ne pas reproduire les mêmes erreurs lors de la prochaine, « en espérant que les épidémies de cette importance-ci ne soient pas trop rapprochées ». 

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