Les labels belges indépendants y croient encore (et ont raison)

Annabel Lee, Botanique. D.R.
Annabel Lee, Botanique. D.R.
Teaser

Touchées de plein fouet par la pandémie,  les petites structures défendant nos artistes émergents refusent de rendre les armes et se font entendre. La preuve avec une carte blanche du label Luik Records qui  dresse un juste état des lieux mais garde aussi le moral. A méditer.

Elle s’appelle Juliette Demanet et travaille pour Luik Records, label musical indépendant basé à Liège (logique) et à qui l’on doit récemment les sorties des euphoriques "Camouflage" d’Alaska Gold Rush, " Harmed " de Endz ou encore "Let The Kid Go" d’Annabel Lee plébsicités dans nos pages. Alors que le Conseil National de Sécurité (CNS) s’apprête enfin à réfléchir sur le déconfinement des lieux culturels, Juliette a envoyé aux médias une lettre sous forme de carte blanche.

Ce n’est pas une carte blanche qui enfonce les portes ouvertes. Ce n’est pas une carte blanche pour se plaindre, tirer sur le (ou la) pianiste, réclamer une aide improbable à la Fédération Bruxelles-Wallonie, demander de signer une pétition online ou de suivre un Facebook Live de chanteurs confinés et mal rasés qui massacrent une cover dans leur cuisine. Non, elle y explique son travail au quotidien et comment ce quotidien a été perturbé sans jamais annihiler son enthousiasme et sa passion. Et nous à Moustique, où on aime la musique, les artistes émergents et toutes celles (et ceux) ceux qui la défendent, on trouve ça juste parfait. Morceaux choisis…

Un label, c'est quoi?

« Un label musical comme Luik Records, c'est quoi déjà? Un label, c’est une étiquette qu’on va coller sur un disque. Dans les petits logos, tout en bas du verso, pas loin de la tracklist, il y a nous, les labels. Derrière cette étiquette, c’est une équipe entière qui a travaillé au coude à coude (covid19 oblige) avec les artistes pour réaliser ce disque.  Une fois que les morceaux sont bouclés, le label payera (quand il y a assez de sous dans les caisses) le pressage des disques, assurera leur distribution physique (dans les magasins et par la Poste) et leur distribution digitale (Spotify, Apple Music…). Le groupe partira ensuite en tournée « défendre » son album… et le vendre si tout se passe bien.

Juliette Demanet. Luik Records. D.R.

Un label, c’est aussi un certain gage de qualité et de style, un repère pour le public. Chacun a son propre réseau professionnel, son aura, son entourage, son public, auquel il est bon de s’associer quand on veut évoluer. Par exemple, Domino Records est le label d’Arctic Monkeys. Potentiellement, un nouvel artiste peu connu qui est signé sur Domino sera par conséquent associé à Arctic Monkeys. Et toutes les personnes qui suivent Domino Records et Arctic Monkeys voudront écouter leurs nouveaux morceaux, les voir en concert, acheter leurs disques.

Pas de concert, pas d'argent

Depuis le début du confinement, il n’y a plus de concerts. Les tournées prévues s’annulent. La conquête de la France se voit avortée à mi-chemin pour Annabel Lee, pas de release party au Botanique pour Endz,… On a tout juste eu le temps de voir Alaska Gold Rush fêter la sortie de "Camouflage" dans la Rotonde que rapidement on a compris qu’il nous fallait faire le deuil des tournées d’été, et pas seulement, puisqu’on ne sait toujours pas exactement quand prendra fin cette mise à l’arrêt de l’événementiel. Il faut savoir qu'une date de concert représente pour nous et nos groupes beaucoup plus qu’une seule soirée entre potes à boire des bières et partager la musique qui nous passionne. Ce sont des années de développement et de réflexion, de stratégie et de remise en question, qui aboutissent finalement sur un album, sur une date à Dour, une release au Botanique… C’est aussi un travail de réseautage et de confiance entre les personnes en charge du booking (ceux qui trouvent les dates pour les groupes) et les programmateurs de salle ou de festival simplement impossible à quantifier.

Sans les concerts, quel est le sens de notre travail? Comment un groupe peut-il continuer son chemin? Planifier des sorties d’album sans aucune perspective de live n’est pas seulement étrange, c’est surtout être déjà assuré de ne pas évoluer, de faire du "sur place". En plus du fait que les groupes ne vendent pas leurs disques en tournée puisque tournées il n'y a plus, les magasins de disques étaient fermés jusqu’à ce lundi. Chez Luik Music nous n’avons pas développé de distribution en magasin, nous sommes donc relativement épargnés par cette problématique. Heureusement, il reste les ventes en ligne, qui ont le vent en poupe chez nous.  Oui, votre argent compte, particulièrement pour les petites structures indépendantes comme nous. Oui, la musique indé s’achète, car derrière ce vinyle de ce groupe pas connu que vous avez vu en première partie de Idles et qui était sacrément bien, il y a beaucoup de gens qui réalisent un vrai travail de passionnés, bien souvent dans une situation financière précaire. Alors merci, simplement.

Vivement les retrouvailles

On se fait chier ? Oui, on s’emmerde. Comme tout le monde. On Zoom, on Twitch, on Slack. Pas de contacts humains, pas d’échange, pas de café chez Grand Maison. Pour des personnes shootées aux concerts et aux rencontres comme nous, c’est toute une façon de travailler, toute une philosophie qui se met entre parenthèses. Alors, nous allons attendre patiemment. Que ça passe, que progressivement l’on puisse se voir et puis nous allons ramasser les pots cassés. C'est une période riche en réflexion, en travail de fond. On met la gomme sur l'organisation, sur la fédération, on astique soigneusement les rouages de notre structure, acceptant que tout ce qui fait notre passion inconditionnelle pour ce métier entre en hibernation pour quelque temps. À bientôt les concerts, les amis, les pogos et les idées folles. Rien ne sera plus comme avant jusqu’à…on ne sait pas trop quand, alors célébrons déjà ces moments où simplement nous pourrons être ensemble. »
Juliette Demanet, Luik Records/Luik Agency.

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