« Une paupérisation de la société est à envisager, cela dépendra des réponses politiques »

crise économique
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Une crise en amène une autre. Alors que la crise sanitaire se rétracte, la crise économique ne fait que commencer. Pour l'économiste américain Nouriel Roubini, elle sera pire que celle de 2008. Comment s'y préparer ? Quels secteurs vont être le plus touchés ? Quelles réponses donner ? Nous avons interrogé Jean Faniel du CRISP pour nous éclairer.

Quels sont les secteurs qui vont être le plus touchés par la crise économique ? L'horeca, les commerces ... ?

... La culture. On oublie que c'est un secteur qui représente énormément sur le plan économique. Pensez à Tomorrowland, mais ce n'est pas que ça, la culture. Ce sont aussi et surtout de très nombreuses structures beaucoup plus petites qui sont dès à présent mises en très grosse difficulté. Qui sont plus encore à l'arrêt que l'horeca, ce qui n'est pas peu dire... Or, derrière ces structures, il y a toute une série de personnes, que soit des acteurs, des chanteurs, des musiciens, des techniciens, des exploitants de salles... C'est toute une galaxie qui est déjà en temps normal dans une situation précaire. Mais il y a d'autres secteurs qui vont beaucoup souffrir aussi. Je pense à l'aéronautique, le secteur automobile, le tourisme, l'horeca. Certains vont aussi être au carrefour des difficultés. Pensez à l'horeca qui est logé à l'aéroport de Zaventem...

Qu'en est-il des commerces ?

Cela dépend desquels on parle. On annonçait ce matin que le secteur de la grande distribution a fait un demi-milliard d'euros de chiffre d'affaires de plus que l'an dernier à période comparable. C'est gigantesque. En ce qui concerne la grande distribution, on est plutôt du côté des gagnants de la crise. Mais le petit commerce ne vous dira pas la même chose. Pour les commerçants ambulants, notamment sur les marchés, la situation est tout à fait catastrophique. Parfois, c'est par secteurs, parfois c'est à l'intérieur d'un même secteur qu'il faut aller discerner les gagnants et les perdants...

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Les petites entreprises sont plus fragilisées que les grandes...

Pour certaines, on ne parle même plus d'entreprises, mais de conglomérats. Le petit épicier de quartier va avoir beaucoup plus de difficultés à s'en sortir que Colruyt ou Carrefour, c'est évident. Mais là aussi, certains vont se retourner mieux que d'autres. On annonce une augmentation des achats des Belges pour des produits plus durables, éthiques, locaux... On peut supposer qu'une série de petits magasins bio s'en tireront relativement biens, voire mieux qu'avant la crise. Par contre, si on prend les magasins de vente de vêtements, par exemple, qui doivent rouvrir lundi... Eux vont souffrir énormément. Parce que leur surface est plus petites que chez C&A ou Zara et qu'ils n'ont pas le stock qui leur permettra de faire tester leurs habits en grand nombre. Une  fois qu'un client touche un habit, celui-ci va devoir être laissé de côté. Cela risque d'être très compliqué pour l'ensemble du commerce du détail. Donc, on peut plus ou moins entrevoir les gagnants et les perdants selon une certaine grille d'analyse, selon le pouvoir économique qui n'est pas distribué de la même manière entre grandes et petites entreprises. Mais il est difficile de dire comment les choses vont se passer concrètement sur le terrain. 

Derrière ces petites ou grandes entreprises, il y a des employés en CDI ou en CDD et des indépendants ou des intérimaires qui sont déjà fragilisés. Ce sont eux qui ont le plus à craindre ?

On peut le supposer. Mais on peut aussi voir que certains salariés qui pensaient être protégés ont dû avaler des baisses rapides de revenus en étant mis au chômage temporaire. Si le secteur de l'intérim est le premier qui va probablement souffrir de la contraction de l'économie, c'est aussi celui qui pourrait repartir le plus vite.

Cela signifie-t-il que les entreprises vont favoriser ce genre d'emplois plus fluides plutôt que d'embaucher avec des contrats en béton ?

Pas seulement, parce que les personnes en CDI et même en CDD ont pu être mises en chômage temporaire. C'est une forme de flexibilité de l'emploi qui protège en partie le travailleur car il permet de limiter une partie de la perte de ses revenus et l'employeur en ce sens qu'il lui permet de repartir rapidement sans avoir dû se séparer de sa main d'oeuvre. Pour certaines entreprises, le passage à vide a été relativement court quand d'autres n'ont simplement jamais arrêté le travail. Là aussi, il y a une différence sectorielle et à l'intérieur des secteurs.

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Mais n'y a-t-il pas un risque d'uberisation encore plus marquée du marché de l'emploi ?

Nous sommes dans une période qui, avec les incertitudes et les épreuves de force (entre patronats et syndicats dans différents secteurs), rend difficile de prévoir ce qui va émerger. Il y a deux dimensions. La première est économique : qui va réussir à subsister ? Qui va rester sur le carreau ? Parce que oui, c'est une évidence, des sociétés vont faire faillite, il y aura des licenciements dans les mois qui viennent. L'horeca est en première ligne, mais ce ne seront pas les seuls. La seconde dimension, c'est : comment le rapport au travail va-t-il évoluer? Le télétravail va-t-il se poursuivre ? Comment les relations sociales au sein de l'entreprise vont-elles évoluer? Pas mal de questions se posent, y compris celle de l'uberisation, ce qui est paradoxal parce qu'Uber fait partie des entreprises en grosse difficulté.

Y a-t-il un risque de voir disparaître la classe moyenne ?

La classe moyenne est une notion qui a toujours été fourre-tout et très piégée. Le PS et le MR s'en réclame, mais ils ne parlent pas de la même classe moyenne. Maintenant, qu'il y ait une paupérisation relativement large de la société, y compris d'une couche qui se pensait ou qui était objectivement à l'abri, c'est tout à fait envisageable. Mais cela dépendra aussi des réponses apportées par le politique. Quels choix politiques vont être faits pour protéger les uns et les autres ? Pour éviter que les personnes précaires ne tombent dans la grande pauvreté ? Ou bien pour s'occuper de ceux qui sont déjà dans la grande pauvreté et qu'on peut estimer à plus d'un million et demi en Belgique. C'est une question de choix de société.

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Les fonds publics ne sont pas inépuisables...

Ce sont des choix politiques. Déjà, le PTB demande d'imposer grosses fortunes, ce qui permettrait de dégager 10 milliards d'euros. Il sera intéressant de voir dans quelle mesure Ecolo ou le PS vont suivre. Mais on voit déjà que du côté des libéraux et de la N-VA, on crie au scandale et à la rage taxatoire. Il est pourtant bon de noter que ces choix ne se feront pas uniquement au niveau de fédéral. D'abord parce que la question se posera au niveau des entités fédérées, mais aussi et peut-être surtout au niveau européen. Quels choix politiques vont être faits ? Va-t-on repartir comme si rien ne s'était passé ? Lancer des politiques d'austérité comme après la crise de 2008-2012 au risque de menacer la zone euro ? Ou faire en sorte d'aider les plus démunis avec une politique sociale ? Ce qui aura lieu lors des prochains sommets européens est d'une importance capitale pour la Belgique. Sachant que l'extrême-droite est déjà à l'affût...

Le revenu universel pourrait-il être une solution ?

Je ne suis pas spécialiste de la question. Peut-être aurait-il permis d'amortir le choc. Mais il existe des conceptions et des modèles très différents de l'idée du revenu universel. Il faut commencer par se mettre d'accord sur ce dont on parle. Ensuite, comment finance-t-on ? Quoi qu'il en soit, c'est vraisemblablement une idée qui a gagné du terrain.

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