Les mains dans la terre nourricière

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Plus qu’une méthode potagère, la permaculture est un art de vivre vecteur de bien-être. Avec en ligne de fond un début d’autonomie alimentaire et le partage de l’abondance récoltée dans son quartier.
 

Mettre ses mains dans la terre n’a rien d’anodin. C’est se (re)connecter au temps de la nature, aux saisons. C’est s’inscrire dans un projet, puisque les gestes du jardinier sont voués à faire germer demain le beau et le bon. Ils donnent du sens humblement en comblant notre besoin d’être utile, en remplissant les ventres de ceux qu’on aime, tout en désobéissant à la loi du (super)marché et en ébauchant le début d’une autonomie, alimentaire comme énergétique. Une notion qui imprègne de longue date certaines mentalités, mais qui se fait de plus en plus évidente à la lumière de cette première expérience de pandémie que nous traversons. Comment fera-t-on pousser des haricots, des concombres ou des choux si un jour les magasins ne sont plus livrés, si l’essence vient à manquer? Entre nos grands-parents et nous, la transmission n’a pas souvent eu lieu. C’est pourquoi Denis Meeùs, ancien cadre dans un groupe international, et Bénédicte Defoin ont changé de vie il y a deux ans. Après une longue expatriation, le couple, parent de cinq enfants, s’est installé dans le Brabant wallon, y a réaménagé le jardin qui nourrit aujourd’hui toute la famille, y partage ses savoirs et ses expériences via des formations en permaculture qui reprendront après le confinement (Centre de Terre Happy à Jodoigne: www.cth-scrl.be). Juriste de formation, Bénédicte y offre aussi ses services en thérapie brève systémique, dont les principes répondent à ceux de la permaculture: appréhender la nature comme l’homme dans sa globalité et en prendre soin de manière durable.

Nul besoin de grandes études scientifiques pour en être convaincu: le jardinage oxygène le cerveau et apaise le mental, au même titre qu’une balade en forêt ou au bord de la mer. “J’ai lu récemment un article disant qu’on avait identifié une bactérie dans la terre qui produit autant de sérotonine, l’hormone du bien-être, qu’une marche rapide de trente minutes, explique Bénédicte Defoin. Ce que je trouve intéressant, c’est l’enracinement permis par cette reconnexion à la terre, au sens propre comme au sens figuré. Cela nous apaise. Il y a également une sorte de collaboration avec la terre qui nécessite de l’attention, de l’observation, du temps, un rythme. Des éléments qui nous manquent peut-être dans la vie active. Je ne mélange jamais les thérapies avec la permaculture, mais je me dis souvent que faire travailler les gens en souffrance au jardin serait efficace. Les mutilés de guerre avaient accès au jardin à l’époque des pharaons, pour mieux guérir. Idem pour les invalides à Paris. Il y a peu, nous avons été contactés par une étudiante qui souhaite installer des bacs de permaculture dans un hôpital pour rétablir la connexion avec la nature et la nourriture. On a oublié le bienfait que cela peut apporter.” 

Exit les potagers bien nets qu’on a laborieusement débarrassés de la moindre “mauvaise herbe” et dont la terre nue s’assèche dès le premier rayon de soleil. Exit les pelouses tondues au cordeau sans pâquerettes ni pissenlits. En permaculture, on commence par observer les collaborations qui prévalent entre certaines plantes (l’odeur de l’une qui chasse le parasite de l’autre, par exemple), avec les auxiliaires que sont les insectes et les oiseaux. Pour s’en inspirer et accepter humblement que le combat contre la nature est vain et contre-productif. “Le premier geste, poursuit Bénédicte, serait de laisser une zone sauvage dans le jardin, où montent les herbes, où poussent les orties, hyper-nutritives dans des potages et lieu de prédilection pour la reproduction des coccinelles. Les plantes qu’on considère souvent comme “mauvaises herbes” - que nous appelons plutôt adventices - sont en fait méconnues. Il suffit d’utiliser une appli comme PlantNet pour découvrir leurs propriétés. Le pissenlit, par exemple, devrait être réhabilité dans nos assiettes, on peut consommer toute la plante: on fait des extraits de sa racine l’automne, on déguste la feuille toute jeune en salade ou poêlée et on utilise les fleurs pour parfumer un vinaigre ou réaliser un miel - on trouve des tas de recettes sur Internet. Le pissenlit draine le foie et a une action diurétique, particulièrement bienvenue au printemps. Avec la glycine en fleur, on fait des eaux aromatisées qui remplacent avantageusement les sirops. La pâquerette est également comestible: elle donne de la couleur à la salade, tout en étant une source importante de calcium quasiment sans calorie. Dans un macérat huileux, elle tonifie la peau et atténue les hématomes. Idem, on va acheter de l’épinard alors qu’il y a parfois du chénopode Bon-Henri qui pousse à foison dans les jardins et qu’on arrache sans savoir qu’on peut le manger. Reconnaître les plantes sauvages, c’est ne pas travailler et en profiter!

Commencer petit et couvrir la terre

Après l’observation de la faune et de la flore, les deux spécialistes conseillent de se fixer un objectif clair et réaliste, avec lequel on est à l’aise par rapport au temps dont on dispose. Il s’agit ensuite d’identifier la zone qui va accueillir nos premières expériences potagères, devant une fenêtre si on vit en appartement, sur son balcon, sur un coin de sa terrasse ou quelques mètres carrés de son jardin pas trop loin de la cuisine, là où on passe naturellement pour mieux observer. Donc plus au fond de sa parcelle comme on le faisait autrefois. Pas question de préparer la terre en la retournant, ce qui perturberait son fonctionnement minutieux en couches. “La forêt n’est jamais labourée et elle se porte très bien, poursuit Denis Meeùs. Elle est chez nous la version parfaite des systèmes naturels qui interagissent. On utilise les laboureurs naturels, les vers qui agissent différemment en surface ou en profondeur, ainsi que les bactéries et les champignons. En forêt, la terre est toujours couverte d’un tapis de feuilles, de petites plantes, d’herbes, de végétation qui la protègent en maintenant son humidité. Sur ce principe, on s’assure en permaculture que toutes les zones cultivées ont toujours un sol couvert, pour utiliser le moins d’eau possible. On prend le matériel végétal qu’on a à sa disposition dans son jardin ou qu’on peut ramasser dans un parc quand on vit en appartement: feuilles sèches, foin, paille, compost… En se décomposant, cette couche isolante fertilise la terre.”

Le mieux avec le moins

Le potager de culture permanente s’organise en buttes, par exemple composées d’une terre bien noire et, par-dessus, d’un tas de compost même oublié depuis des années au fond du jardin, le tout posé directement sur l’herbe et ameubli avec les mains. “Si on n’a pas de bonne terre, on peut creuser un passage, un chemin de 80 cm de large entre deux buttes. On prend des mottes de la largeur de la bêche sur une douzaine de centimètres de profondeur et on les retourne sur la zone qu’on veut cultiver, herbe contre herbe avec la partie terre et racines vers le haut. On ajoute un peu de compost ou de terreau si on n’en a pas, on place au-dessus une couverture protectrice de déchets de tonte séchés, des feuilles sèches, etc. Puis on repique les plants de légumes dans cette couche ou on sème en écartant le tapis du dessus pour avoir accès à la terre.” À cette période de l’année, il est trop tard pour semer les plantes méditerranéennes (tomates, courgettes, aubergines…) dont on n’a pas déjà fait des semis à l’intérieur. Mais on peut se procurer des plants chez les pépiniéristes, qu’on pourra repiquer après la mi-mai. Ces plantes nécessitent au moins six heures d’ensoleillement pour se développer au mieux. Certains légumes peuvent encore être semés directement: salades, épinards, radis, basilic, bettes, haricots, potirons, potimarrons… On peut commander des graines sur des sites spécialisés (semaille.com, lepotagerdugailleroux.com) ou s’en procurer dans des foires d’échanges locales quand elles rouvriront. “Sur un petit balcon, on joue en hauteur et par étages, pour reproduire sa forêt à soi, suggère Bénédicte Defoin. Un petit arbre, une plante à fleurs en dessous et, plus bas, dans le même bac ou un autre, de la roquette, des épinards, de la salade, des tomates cerises… Le mieux est de tester ce qu’on aime et de récolter quand c’est prêt. Quand on vivait à Paris, on a tout fait pousser sur notre balcon: pommes de terre dans un support en forme de tour, concombres, haricots qui grimpent sur des bâtons…On rentre certains pots en hiver, mais des tas de légumes peuvent rester dehors.” Économe en eau et en énergie fossile, la permaculture - dont la productivité a été démontrée - se base sur la maximisation des bénéfices de chaque geste. “On n’arrache jamais une plante, on la coupe, conseille Denis Meeùs. On prélève du potager les feuilles de salade qu’on veut consommer au moment même, comme ça elle continue à donner. Le frigo est dans le jardin finalement. Beaucoup de plantes sont d’ailleurs présentées comme annuelles ou bisannuelles dans les livres, or si une plante n’est pas tuée par un gel très intense, elle repousse l’année suivante à condition qu’on ne touche pas à son système racinaire et qu’on ne retourne pas la terre. C’est le cas des bettes arc-en-ciel. Et même s’il gèle à moins 8 degrés l’hiver, elles fanent puis redémarrent plus tard. Le fenouil repousse également après avoir séché l’hiver. Plutôt que d’acheter des plants très chers, on peut aussi utiliser des pommes de terre bio qui ont germé, qu’on plante en entier ou en partie.” Mais la permaculture n’est pas qu’une affaire de légumes cultivés dans le respect de la nature et sans engrais chimique, c’est aussi un mode de vie en harmonie avec l’environnement humain. L’autonomie alimentaire se conçoit en un réseau collaboratif incluant le voisinage. “Chaque saison, on produit 1.000 à 1.200 kg de tomates, ce qui nous permet d’en donner autour de nous. Nos voisins sont ravis et quand ils ont des noix ou des fruits, ils partagent leur récolte. Un phénomène qui s’amplifie en temps de confinement. On échange nos semences, nos plants, notre matériel. La convivialité ne s’invente pas au moment d’une crise, elle s’anticipe et se construit au quotidien.”  

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Des poules au jardin

Elles consomment nos déchets organiques (75 kg par an par volaille) tout en nous offrant des œufs frais. Les poules sont les reines du zéro déchet comme du recyclage, et reviennent en force dans les jardins, y compris urbains. Il n’est pas nécessaire de demander une autorisation en dessous de 30 gallinacés, mais certaines communes interdisent les coqs, qui ne sont d’ailleurs pas nécessaires à la ponte. Sociables et attachantes, les poules doivent au moins être à deux pour s’épanouir et bénéficier de 2 m2 minimum par animal.  On conseille de privilégier les races locales anciennes, menacées d’extinction. Leur poulailler comportera une partie intérieure surélevée pour les abriter de l’humidité et des renards mais aussi une zone extérieure pour courir la journée. Le tout dans un endroit calme, à l’ombre, non exposé au vent. Les poules mangent les limaces et les escargots, mais elles désherbent aussi le sol, grattent la terre et peuvent endommager le potager, c’est pourquoi un espace grillagé est généralement préféré.
 

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