La crise profite à Amazon, mais pas à ses travailleurs

Amazon au sommet du monde
Amazon au sommet du monde
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Jeff Bezos a annoncé que sa firme de vente en ligne ne ferait pas de bénéfice ce printemps pour mieux protéger ses employés. Grand Seigneur ? Pas vraiment...

A l'écouter, Jeff Bezos serait plus à gauche que Jean Jaurès. Sur les quatre milliards de dollars de bénéfices que la firme prévoit d'engendrer d'avril à juin, Amazon ne touchera rien. Son bénéficie net devrait même chuter de 29% sur l'année. Car pour Jeff Bezos, il est maintenant temps d'investir dans l'humain.

« Il y a beaucoup d'incertitudes dans le monde en ce moment, a expliqué le patron à ses actionnaires, et le meilleur investissement que nous puissions réaliser porte sur la sécurité et le bien-être de nos centaines de milliers d’employés ».

Déjà qu'il était le seul patron a embaucher en masse ces dernières semaines (175.000 nouveaux travailleurs pour une main d'oeuvre atteignant désormais 1 million de personnes dans le monde). Déjà qu'il avait augmenté les salaires de 2 dollars/euros de l'heure, voilà que Jeff Bezos va investir dans du matériel de protection pour ses employés et planifie de faire des tests à grande échelle. Et tant pis s'il prend ces mesures alors que l'épidémie recule. Car la bonté du milliardaire cache une réalité moins rose.

Paquets Amazon

La valeur d'Amazon au-dessus des sommets

La crise du Covid-19 et le confinement sont une aubaine pour Amazon. Selon un analyste de la banque d'investissement américaine Cowen, cité par The Guardian, « Amazon a vu une énorme augmentation de la demande durant le confinement, lequel a créé un effet similaire à un Black Friday étendu ». Tandis que la plupart des commerces dans le monde étaient obligés de fermer leurs portes, les clients Amazon achètent pour 10.000 euros par seconde en produits et services (comme la plateforme de VOD Amazon Prime...).

Amazon est sans doute le seul commerce à profiter de la crise. « Grâce » au coronavirus, les ventes devraient augmenter de 20% sur l'année. La valeur boursière de l'entreprise a grimpé à 1,14 billion de dollars et la fortune personnelle de son fondateur (qui détient toujours 11% de parts dans sa boîte) à 138 milliards de dollars – soit 25 milliards de plus qu'il y a quelques mois, alors que Bezos était déjà la personne la plus riche du monde. Des chiffres qui valent bien de dépenser 4 « petits » milliards de dollars pour protéger sa main d'oeuvre – même si cela signifie une perte de bénéfices...

Jeff Bezos

Une armée de travailleurs... Sans droit

La demande de la clientèle ayant explosé en mars, l'armée amazonienne a eu besoin de plus de bras. D'où le recrutement en masse partout dans le monde. Des employés au contrat sécurisé ? Pas vraiment. Les nouvelles recrues sont des travailleurs intérimaires, à la tâche jusqu'à 13 heures par jour et 50 heures semaine. Sans aucune protection pour les épargner du Covid-19...

Selon une enquête parue dans Le Monde diplomatique signée Jean-Baptiste Malet, journaliste français auteur en 2013 de En Amazonie : Infiltré dans le « meilleur des mondes », tous entrepôts Amazon du monde sont à la même enseigne : pas de masque, pas de visière, pas de gants, juste quelques flacons de gel hydroalcoolique disséminés ça et là. Résultat, l'épidémie a vite atteint les entrepôts d'Amazon.

Le géant de la vente en ligne a reconnu quelques cas, mais selon les travailleurs et représentants syndicaux interrogés, il s'agit de chiffres « à la chinoise ». Le nombre de cas réels est bien plus important que les deux, trois cas recensés dans les entrepôts Amazon en Italie... Et si un travailleur a le malheur de tomber malade, gare à lui. Il est remplacé dans l'heure, sans aucune indemnité. Les recrutements ayant été fait par des agences d'intérim, Amazon se lave les mains (et plutôt deux fois qu'une) de tout devoir envers ses travailleurs. Les premiers sont invités à venir travailler avec de la fièvre ou à rentrer chez eux avec le virus, les autres ne sont pas prévenus que celui-ci circule parmi eux. Et si la situation a fait réagir les syndicats, la réponse du patron fut limpide: une augmentation de salaire pour les faire taire.

Interrogé par Le Monde en 2013, à l'époque de la sortie de son livre, Jean-Baptiste Malet résumait la chose en une phrase : « Les travailleurs chez Amazon ont des conditions de travail dignes du XIXe siècle ». Clairement, la crise du coronavirus n'a pas amélioré leur situation.

Manifestations contre Amazon

Amazon, commerce essentiel ?

Un peu partout en Europe, depuis fin mars, seuls les commerces essentiels ont été autorisés à rester ouverts. Certes, les définitions du concept varient d'un pays à l'autre. En Belgique, il s'agit des magasins d'alimentation, pharmacies, librairies... Amazon vend des livres, de la nourriture, un peu de tout.

En Italie, en Belgique, en France et ailleurs, les témoignages des travailleurs sont les mêmes. Selon un représentant syndical lombard cité par Le Monde diplomatique : « Depuis le début de la crise, ce que j'observe dans mon entrepôt est obscène. Contrairement à ce que dit la propagande d'Amazon, nous ne livrons que très peu de choses vraiment essentielles. Ce que je vois dans les chariots ? Du vernis à ongles, des balles en mousse, des jouets sexuels ». Ailleurs, jantes de voiture, jeux vidéos, disques, chaussures, vêtements, bouteilles de spiritueux...

Pour Jeff Bezos, « les jeux vidéos sont des produits essentiels car il faut occuper les enfants confinés ».

Entrepôt

Amazon plus fort que la justice

Résultat de toutes ces pratiques douteuses, la justice française a condamné Amazon à limiter ses activités aux produits essentiels et à mieux protéger ses salariés sous peine d'une amende de 100.000 euros. Conséquence de la décision de justice, Jeff Bezos a décidé de fermer ses entrepôts français. Tout en continuant à fournir ses clients dans l'Hexagone en passant par l'Italie, l'Allemagne et ses agences de livraisons locales qui dépendent d'une autre filiale non concernée par la décision de justice.

Le patron a en fait été outré par la décision de justice : « Nous ne pensons pas que cette décision soit dans le meilleur intérêt des Français, de nos collaborateurs et des milliers de TPE et de PME françaises qui comptent sur Amazon pour développer leurs activités », a réagi la direction de l'entreprise dans le communiqué. En d'autres termes, elle considère qu'Amazon est essentielle à l'économie française - et mondiale. Car sans Amazon, c'est tout le système qui s'écroule. A vrai dire, aussi effrayant  que cela puisse paraître, l'emprise d'Amazon (et l'impunité environnementale, sociale et fiscale dont elle jouit) est telle aujourd'hui que ce n'est pas très loin de la réalité...
    
    
   

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