"Bas les Masques": le coup de gueule des couturières, essentielles mais exploitées

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Depuis le début de la crise sanitaire, nombreuses sont celles qui cousent sans relâche des masques et qui sont pourtant mal voire pas du tout payées. Désormais, elles demandent la fin du bénévolat et appellent à une prise de conscience sur la réalité de leur métier.

Chaque jour, à 20 heures, c’est le même rituel. De nombreuses personnes applaudissent le corps médical depuis leurs fenêtres et glorifient leur travail en temps de crise. Mais à côté des médecins et infirmiers, il y a les oubliés. Parmi eux, on trouve les couturiers et couturières. Sans arrêt, depuis la mi-mars, ils sont mobilisés pour coudre les quantités incroyables de masques dont la Belgique manquait, très souvent gratuitement. Après des semaines avec peu ou pas de rémunération, ils expriment leur ras-le-bol via un groupe Facebook franco-belge, «Bas les Masques».

Un sentiment d’injustice

Sur cette page internet, les exemples se multiplient pour dénoncer cet état de fait. On trouve ainsi le témoignage d’une étudiante forcée à coudre 2.000 masques avec ses 40 camarades pour la province du Brabant wallon. «Et cela peu importe qu'on n'apprenne rien en les confectionnant et sans respect de la distanciation sociale. Nous devons coudre ça gratuitement et sans possibilité de refuser ce travail de pure exploitation», dénonce-t-elle. «Le rythme est devenu très intense. Certaines couturières travaillent de 8 à 20 heures presque sans s’arrêter», ajoute Doriane van Overeem, styliste et cocréatrice belge du groupe. «J’ai vu une femme craquer parce qu’elle n’en pouvait plus».

Mais ce qui choque le plus les membres du groupe, c’est bien ce manque de rétribution pour un tel travail. Pire : si les couturières osent demander publiquement à ce que cela change, les insultes pleuvent sur elles pour les forcer à continuer de travailler gratuitement au nom de la solidarité nationale.

«On en est arrivé à un point où ce travail solidaire est considéré comme acquis. Nous sommes clairement victimes du sexisme. La société juge négativement ce métier qui serait dédié aux femmes. Si je prends mon cas, j’ai fait cinq ans d’études et j’ai un master. En quoi mon travail aurait moins de valeur que celui d’une infirmière ?», interroge Doriane van Overeem.

L’espoir d’une revalorisation du métier

Selon elle, cette situation n’est cependant que la manifestation d’un problème encore plus profond. «Cette crise exacerbe des problématiques et des préjugés qui étaient déjà bien ancrés auparavant. Par exemple, il faut rappeler que la couture est avant tout un métier, pas un hobby ! On estime que cela fait partie du travail de la femme de prendre soin des autres et de ce fait, on ne la rémunère pas. Je dirais même que certains jugent que ce travail n’a aucune valeur. En vendant par exemple des vêtements à 5€ chez Primark, on dénigre totalement le travail accompli derrière. Ici, je mets presque une heure à faire un masque et pour cela, je suis payée 2€ de l’heure. C’est choquant ! Parfois, on est presque obligé d'accepter que les payements se fassent au noir», s’insurge-t-elle.

Les revendications de «Bas les masques» se déclinent donc en plusieurs étapes. Pour l’instant, la constitution du groupe a surtout permis une libération de la parole. Les prochains objectifs consistent à ce que les couturières soient rémunérées correctement et que l’État mobilise ses propres moyens dans cette perspective. «Il est choquant de voir des personnes exploitées en Asie et en Afrique, et maintenant on voit la même chose arriver en Belgique ?», interroge Doriane van Overeem.

Une fois ce cap passé, il sera question d’une réflexion plus globale. «Notre objectif sur le long terme, c’est qu’il y ait une prise de conscience de la réalité de notre travail. Cela ouvrirait la voie à un changement collectif et à une revalorisation de cet artisanat. Pour l’instant, il y a une méconnaissance du métier et la population ne se rend pas compte du travail d’orfèvre réalisé, alors que nous vivons toutes dans une situation précaire», conclut-elle.

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