Avec le Covid-19, les théories du complot ont tout pour prospérer

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Le coronavirus a créé des conditions propices à la diffusion de fake news. Pour les contrer, les sources officielles d’information se révèlent bien démunies. Pour toute une série de raisons.

Après la pandémie, place à l’« infodémie » ! C’est de cette façon que l’OMS qualifie la prolifération actuelle de théories du complot à l’heure du Covid-19, parlant même d’un phénomène « massif ». Les exemples sont nombreux. Parmi les plus populaires, on peut citer celle sur les origines du coronavirus dans un labo de Wuhan ou encore sur la responsabilité de Bill Gates dans la crise sanitaire. Une autre, « made in Belgium », expliquerait qu’en réalité, la population ne serait pas malade à cause d’un virus mais des expérimentations de la 5G ! Résultat : des antennes 5G détruites dans plusieurs pays, dont le Royaume-Uni et la Belgique. Quelles sont les raisons qui expliquent un tel déferlement de fausses nouvelles ?

«Les sources officielles d’informations, perdantes à tous les coups»

La pandémie actuelle engendre une situation inédite qui se révèle être une véritable bénédiction pour les complotistes. À la base, s’ils bénéficient d’une si grande visibilité, c’est parce qu’ils répondent à un besoin : celui de comprendre un phénomène d’une ampleur exceptionnelle. « La population veut trouver des réponses aux incertitudes d'aujourd’hui. À défaut d’avoir des explications vérifiées, le complotisme permet de donner un sens à tout cela avec une démonstration causale et simple sur l’origine de la maladie, sa propagation… Si on ajoute à cela les défauts de la communication gouvernementale et médiatique, on a tout ce qu’il faut pour que les théories du complot se multiplient », explique Julien Giry, chercheur en sciences politiques à l’université de Rennes.

Ce que Julien Giry pointe particulièrement dans le contexte de la pandémie, c’est d’autre part la prolifération des informations. A priori, on pourrait se dire que mieux une population est informée, plus elle a les outils pour ne pas devoir se tourner vers les fake news. En réalité, c’est tout le contraire. « Plus il y a d’informations dans l’espace public et plus il y aura la possibilité de créer un récit alternatif. C’est ce que l’on voit aujourd’hui avec des individus qui fouillent pour trouver un détail qui ne collerait pas, selon eux, pour ensuite broder là-dessus. À ce jeu-là, les sources officielles perdent donc quasiment à tous les coups ».

Matteo Cinelli, chercheur à l’université Ca' Foscari de Venise qui a étudié les théories du complot sur le Covid-19, pointe aussi d’autres facteurs : « Les questions très polarisantes ont tendance à faire l'objet de fausses nouvelles et en plus de cela, le lockdown, au-delà de la gravité de la pandémie, provoque du mécontentement et de l'incertitude, notamment économique, ce qui augmente la polarisation sur la question ».

Le règne de la « naïveté digitale »

À cela, il faut ajouter une composante fondamentale à la propagation des théories du complot : les réseaux sociaux. Ils permettent non seulement une circulation rapide de l’information mais aussi une présentation attractive avec des titres accrocheurs. Les complotistes profitent alors de toutes nos faiblesses psychologiques. « Il y a notamment le biais de confirmation qui fait que l’on a tendance à suivre des affirmations qui vont dans le sens de ce que l’on croit à la base. Ensuite, on est plus enclin à suivre les gens situés autour de nous. Tout cela crée ce qu’on appelle une chambre d’écho », développe Alexandre Bovet, chercheur à l’UCLouvain sur les fake news pendant les élections américaines de 2016.

Il pointe aussi une diffusion plus interconnectée et locale de ces fausses informations, notamment via les partages. Et ce n’est pas tout. « En jouant sur les émotions et les préjugés, ces théories sont acceptées car elles confirment nos ressentis. Il y a aussi le sentiment qu’avec elles, on peut comprendre facilement quelque chose qui semblait complexe. Enfin, si on regarde des vidéos complotistes, elles sont très attrayantes sur le plan esthétique, comportant même des sources citées. Cela fait que nous sommes tous susceptibles d’adhérer à une théorie, quel que ce soit l’âge ou le niveau d’éducation », complète Julien Giry.

Selon ce dernier, les réseaux sociaux ont permis aux théories du complot de retrouver en Europe un succès qu’elles n’avaient plus connu depuis la Seconde Guerre mondiale. Les dizaines de millions de morts du conflit les avaient discréditées sur le vieux continent et les ont amenées à se limiter aux milieux extrémistes. Mais avec Facebook et Twitter, il suffit d’une information hors-du-commun et la machine s’emballe.

Alors que faire contre ce phénomène ? « Si une personne adopte des théories du complot lors de la crise du Covid-19, il vaut mieux l’accompagner en la raisonnant calmement, par exemple en disant : "D’accord tu remets en cause la parole des médias, mais pourquoi ta source serait plus crédible et mériterait un traitement critique différent ?". Il faut accepter la parole complotiste et non l’affronter frontalement, sinon cela la radicaliserait. Enfin, il faut développer l’éducation aux médias numériques, les "digital natives" étant aussi des "digital naives" », conclut Julien Giry.

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