Le paradis pour tous

Teaser

Façon Total Recall, une start-up propose des capsules de voyage en réalité virtuelle. Pour faire triper les seniors, les personnes souffrant de handicaps, et bientôt tous les autres. Immersion au coeur de cette machine à rêves.

Quartier des Bois-Blancs, Lille. Au sein du pôle d’innovation dédié au numérique “EuraTechnologies” – premier incubateur de start-up en France -, on prend la direction du Techshop. Ce bâtiment industriel reconverti en “fab lab” (contraction de l’anglais “fabrication laboratory”) est une véritable ruche des temps modernes où chaque alvéole abrite le nec plus ultra en matière de nouvelles technologies. Imprimantes 3D, découpeuses laser, fraiseuses numériques…, cet atelier collaboratif a tout simplement pour vocation de matérialiser les nouvelles utopies. Dont celle de VirtySens. Derrière une vitre, on aperçoit la version 2 de leur drôle de bête, désormais prête à être commercialisée. Une nouvelle version qui affiche tout ce qu’on attend d’une machine futuriste: un grand anneau façon dispositif de téléportation, des lignes flottantes et un hardware quasi invisible. Le voyage peut commencer. On prend place au coeur de l’anneau et on met le casque de réalité virtuelle. On sélectionne ensuite le rêve souhaité d’un mouvement de la tête. Direction le pays des neiges éternelles. Survol de glaciers, de mers polaires, d’icebergs… On s’y croirait. D’autant que le vent froid nous balaie le visage tandis que le soleil nous réchauffe la nuque. À mesure que l’on se déplace du littoral vers les forêts, l’odeur d’iode cède sa place à des senteurs de pins et de terre humide. L’expérience est totale. Car à la différence de la technologie 4DX – celle qui débarque dans nos complexes cinématographiques avec ses sièges qui éveillent nos sens en diffusant des stimuli (chocs, éclairage, projections d’eau, etc.) -, le dispositif circulaire mis au point par cette start-up permet de diffuser du froid, de la chaleur, des odeurs et du vent à 360°, comme le ferait un home cinéma avec le son. L’expérience est bluffante, particulièrement relaxante, et on comprend tout de suite son intérêt premier. Née dans la tête de Xavier Melin, passionné de jeux vidéo et père d’une petite fille atteinte d’autisme, cette machine à rêves a d’abord été conçue pour soulager ceux qui souffrent d’un handicap et sont hospitalisés en unité de soins de longue durée.

Sable blanc et monoï

Cela permet à ma fille Lilou de rester concentrée pendant un certain laps de temps alors qu’elle n’y arrive pas avec un joystick, explique cet entrepreneur français. Ce dispositif n’a pas un seul bouton et on ne peut pas se blesser en l’utilisant. Il adapte également le champ de vision en cas de problème moteur au visage, suite à un AVC par exemple, et peut être utilisé en 2D pour éviter le mal aux yeux ou à la tête. Mais attention, ce n’est pas un outil thérapeutique et il n’a pour vocation que le bien-être des malades, des handicapés ou des personnes âgées qui ont perdu leur mobilité.” Une machine à voyager aux innombrables possibilités. Si notre choix se porte sur un séjour virtuel en Polynésie française, par exemple, on verra bien entendu les îles en 3D, à 360° et on entendra les vagues en son surround, mais on sentira également le vent du large, la chaleur du soleil, l’odeur du sable blanc et même le parfum de monoï. “Et ce n’est qu’un début, se réjouit Ludovic Wiart, en charge de la partie électronique. Le gros du travail a été de créer un système qui permet de gérer une série de diffuseurs connectés et de les déclencher à des instants précis d’un film. Ce qui signife que, plus tard, on pourra facilement ajouter d’autres stimuli. Pour vous donner une idée des possibilités, on n’utilise aujourd’hui que 1 % de la carte à puces.” On pourra donc compléter ce dispositif par un brumisateur, par exemple, mais aussi des gants de VR pour offrir le sens du toucher. Quand d’autres entrepreneurs imaginent déjà des ceintures d’un nouveau genre qui permettront à des personnes souffrant d’un lourd handicap d’avoir des relations sexuelles. Des relations virtuelles, certes, mais qui procureront des sensations physiques bien réelles. Cette machine à rêves ne joue d’ailleurs pas simplement les tour-opérateurs en embarquant son “passager” vers une destination exotique. Façon Total Recall, elle offre aussi une immersion dans les propres souvenirs de l’utilisateur. C’est l’un des projets intergénérationnels menés par VirtySens dans des maisons de repos en collaboration avec des écoles de la région. “Des élèves vont filmer des lieux que les personnes âgées connaissent, comme leur ancien jardin, par exemple, et relèvent des senteurs et autres stimuli possibles afin d’offrir par la suite à ces seniors une expérience personnalisée”, explique Xavier.

Agence de voyages à domicile

Trois machines ont déjà été commandées par de petites maisons de repos. “Une dame nous a même dit que c’était la première fois qu’elle voyageait.” Des installations facturées quelques centaines d’euros par mois, service et mises à jour compris. Un coût que devraient pouvoir supporter nombre de maisons de repos. “L’idée est de grandir à notre rythme pour offrir le meilleur service après-vente. On nous a déjà proposé un stand au CES de Las Vegas, mais cela ne nous intéresse pas. On ne va pas non plus migrer dans le Midi où sont localisées la grande majorité des maisons de repos françaises. Non, l’objectif est d’installer quelques solutions dans la région, mais aussi en Belgique car vos services de soins sont plus progressistes que les nôtres en matière de bien-être.” Les futurs projets pour ces capsules de voyages virtuels ne manquent pourtant pas. “Ce dispositif serait aussi très utile dans les services de rééducation. Plutôt que de faire des exercices classiques, comme de lever un bras en l’air, le patient pourrait s’immerger dans une réalité virtuelle, cueillir un citron à un arbre, par exemple, le toucher, sentir ses arômes.” La suite? “On pense évidemment aux agences de voyages. D’autant que le secteur souffre très fort de la concurrence du Net et que ces compagnies disposent déjà de beaucoup de matériel vidéo. Ce serait un super-outil pour promouvoir leurs destinations.” Avant de penser à exploiter tout le potentiel gaming de la machine pour une utilisation grand public

Réveiller les morts

La réalité virtuelle n’a pas attendu ces nouvelles capsules temporelles pour s’immiscer dans le domaine médical. Cette technologie est déjà utilisée pour aider les enfants atteints d’autisme, notamment dans une école spécialisée du New Jersey aux États-Unis. Floreo, une application dédiée à ces troubles, a été développée afin de leur donner des leçons en réalité virtuelle pour renforcer leurs compétences de communication. L’avantage de ce dispositif étant de permettre à ces enfants de prendre en main le scénario et de contrôler entièrement l’expérience. La VR est également utilisée pour former les médecins, notamment les chirurgiens. Mais aussi pour détourner l’attention des jeunes patients lors de soins douloureux. Expérience en cours aussi à la clinique lilloise Le Bois où la réalité virtuelle est déployée dans les soins palliatifs afin de relaxer les patients. À l’instar de cet homme de 70 ans, atteint d’un cancer, qui souhaitait revivre son voyage de noces à Venise. “Nous lui avons projeté un film en 3D qui lui a rappelé ce moment, explique Jean-Paul Cottigny, cadre de santé dans la clinique privée, à La Voix du Nord. Il était très ému.” Au Centre de réalité virtuelle du CHU de Charleroi, on utilise également ces immersions pour soigner des phobies ou des troubles anxieux. Ces thérapies doivent bien entendu être encadrées par du personnel soignant. D’autant que la tentation de repousser les limites de ces dispositifs est bien présente. Dans un scénario tout droit sorti de la série Black Mirror, la chaîne de télévision sud-coréenne MBC a ainsi permis à une mère de discuter avec sa fille décédée d’une maladie incurable à l’âge de 7 ans. Et même de la toucher grâce à des gants de réalité virtuelle. Le quotidien national Aju Business Daily explique que la production a travaillé durant six mois pour modéliser le visage et la voix de la défunte et a utilisé les mouvements d’une fillette du même âge pour la mouvoir. Un documentaire pour le moins flippant qui soulève de nombreuses questions éthiques. Sans parler des dégâts potentiels sur la santé mentale de ce cobaye.

 

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