Fracture numérique scolaire: pourquoi les francophones ont une guerre de retard

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La Flandre vient de rafler pour ses élèves tous les ordinateurs de l'ASBL DigitalForYouth pour faire face à la crise.  Cette longueur d'avance numérique est ancienne. Radiographie d'une situation un peu pathétique.

La Flandre a raflé toute l'offre des PC portables de DigitalForYouth, révèle le journal L'Echo. Près de la moitié des PC portables récoltés par l'ASBL (soit 6.401) ont déjà été attribués dans les familles de Flandre et de la communauté germanophone et qu'aucun ne se retrouvera dans les familles francophones. L'ASBL, créée en 2019 pour venir en aide aux jeunes défavorisés, bénéficie pourtant de dons par le biais de la Fondation Roi Baudouin.

Pourquoi Bruxelles et la Wallonie sont-ils restée au tapis alors qu'ils ont bien montré un intérêt aussi ? Plusieurs ministres sont en charge du secteur alors qu'en Flandre celui de l'enseignement (Ben Weyts, N-VA) l'est tout simplement. En attendant, ce retard ne date ni d'aujourd'hui ni du coronavirus. Le terrain scolaire francophone est miné par l'attentisme numérique, le manque de moyens et de véritable volonté d'avancer depuis toujours.

Des profs peu formés et motivés

Depuis un peu plus d'un an, la Fédération Wallonie-Bruxelles dispose pourtant d’une stratégie numérique pour l’éducation. C’est un élément-clé du Pacte d’excellence. Mais sur le terrain, les situations sont très diverses suivant les écoles. Globalement, on est loin du compte. En Flandre, on compte un ordinateur pour 3 élèves alors qu’en Wallonie, c’est un ordinateur pour 9. À Bruxelles, c’est encore moins. “Le nombre d’ordinateurs ne dit pas tout. C’est une condition nécessaire mais totalement insuffisante. L’acteur fondamental de la numérisation, c’est l’enseignant. Ils doivent être formés et accompagnés, ce qu’ils font peu. Et motivés, ce qu’ils sont encore moins”, affirme André Delacharlerie, responsable chez Digital Wallonia. “Les futurs enseignants ont royalement un cours de 3 heures sur les nouvelles technologies actuellement”, dénonce André Delacharlerie qui pointe aussi le manque de possibilités pour les profs de se former en cours de carrière. Or il n’y a rien d’évident à introduire le numérique dans les apprentissages.Il ne faut pas seulement être un utilisateur mais bien un créateur de dispositifs pédagogiques. L’an dernier la ministre Schyns (cdH) a encouragé les enseignants à s’équiper et a donné 100 euros par an à chaque enseignant. C’est peu et offert sans discernement”, dénonce encore André Delacharlerie. Résultat? Les tableaux numériques sont la plupart du temps utilisés comme s’ils étaient de simples projecteurs. Par exemple.

2% de profs experts en informatique

L’analyse des résultats des fameux tests PISA (programme international des acquis) de 2015 montre qu’en Fédération Wallonie-Bruxelles, la part des élèves qui n’utilisent jamais Internet à l’école est parmi les plus élevées des pays de l’OCDE (l’Organisation de coopération et de développement économiques). 55 % de nos jeunes n’ont aucune utilisation numérique à l’école, contre 25 % en moyenne dans les autres pays. La ministre de l’Enseignement Caroline Désir (PS) pointe encore ce résultat: seulement 27 % des enseignants disent se sentir à même d’utiliser les technologies et ils ne sont que 2 % à se déclarer experts dans ce domaine. Or en tête du classement Pisa 2018, on retrouve des pays qui ont développé des stratégies ambitieuses d’intégration du numérique dans leur système éducatif. Pour la ministre Désir, c’est évident, “le numérique fait aujourd’hui partie intégrante du quotidien de tout un chacun. L’école doit donc s’en saisir”.

Pas de cours spécifique

On n’est pas très loin aujourd’hui dans l’introduction du numérique dans nos écoles mais on revient de nulle part. Dans les années 80, il se disait que les ordinateurs servaient à caler des portes dans certaines écoles. Dans les années 90, on a cru que la numérisation se ferait toute seule dans un mouvement global de la société. Cela n’est jamais arrivé. Aujourd’hui, le matériel informatique arrivé dans les écoles serait utilisé en moyenne une heure par mois dans les écoles. Or si les jeunes sont très souvent équipés d’un smartphone, il reste des familles qui n’ont pas le moindre ordinateur à la maison. Selon une étude de l’Agence du numérique en Wallonie, 14 % des citoyens sont considérés comme des “usagers faibles du numérique”. Et 20 % des Wallons sont victimes de la fracture numérique. “Depuis dix ans, il y a une prise de conscience, note André Delacharlerie. Mais on rechigne à créer un cours spécifique alors que le numérique est désormais dans la vie de tous les jours.”

Des politiques dubitatifs

Plutôt que d'avancer, les politiques se sont posés jusqu'ici beaucoup de questions. Ils se sont demandé si la numérisation n'allait pas être nocive pour la santé des jeunes qui passent déjà beaucoup de temps sur les écrans. L’individualisation des apprentissages sur écrans au détriment de l’exposé collectif a été aussi pointée du doigt. Ou encore la crainte d’écoles qui se marchandisent et s’adaptent… au monde professionnel. Mais surtout, il n’y a pas de budgets. Ce sont les ministres de l’Économie qui aujourd’hui mettent la main au portefeuille, Bernard Clerfayt (DéFI) à Bruxelles et Willy Borsus en Wallonie (MR). Ainsi, en Wallonie, plus de 1.700 équipes pédagogiques ont été équipées; 25 millions d’euros ont été investis depuis 2012; plus de 32.000 équipements ont été fournis.

Cela se fait par appels à projets. L’enseignement numérique avance aujourd’hui à deux vitesses, selon la sensibilité et l’engagement de l’école. Et ce n’est pas près de changer. Tandis que la ministre de l’Enseignement cherche de l’argent, notamment auprès des fonds structurels européens, la stratégie du numérique prévue laissera en grande partie le choix aux établissements scolaires.

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