Ramadan sous confinement: sept fidèles racontent pourquoi l'édition 2020 sera unique pour eux

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Grasses matinées, télétravail, moments privilégiés en famille, départ avorté au Bled, solitude, mais aussi mosquées: chaque musulman vivra ce mois de partage inédit de manière différente.

Voilà la période du ramadan complètement chamboulée. À l'instar des catholiques (Pâques) et des Juifs (Pessa'h), les musulmans s'apprêtent à leur tour à vivre un mois de jeûne inédit. Cette période s'avère certes l'occasion de mettre en pratique certaines mesures de privation pour favoriser la spiritualité et la réflexion. Mais pas seulement. Il s'agit aussi, et peut-être davantage, d'un important moment social. Une période de rencontres, de partages, de repas collectifs et de visites aux uns et aux autres. Réuni par vidéoconférence, le Conseil des Théologiens a déterminé ce jeudi soir la date de début du mois saint. Il s'agit de ce vendredi. Sept fidèles racontent à Moustique comment ils s'apprêtent à vivre ce ramadan historique.

Hüseyin (32 ans) : « La dimension de partage va manquer cruellement »

Impossible pour la famille Cakmak de dissocier la période de ramadan de sa dimension sociale. En tout cas en temps normal. Dans cette famille belgo-turque de Bruxelles, les ruptures de jeûne collectives relèvent de l'évidence. «Inviter et être invité fait partie de la tradition. En temps normal, si on arrondit à 30 jours le mois de ramadan, je suis invité au moins 20 jours. Durant les autres 10 jours, on mange un peu en famille et on invite des gens le reste du temps. Vous inviter est une marque de respect et accepter est aussi une marque de respect pour celui qui invite. C’est un moment de convivialité à partager », explique Hüseyin Cakmak. « Parfois, ce sont des ruptures de jeûne organisées en groupe. Une personne offre le repas à 100 ou 200 personnes en fonction de ses moyens. Et ne serait-ce que faire acte de présence, même si on ne passe pas toute la soirée, c’est quelque chose qui se fait. Des gens économisent parfois pendant l'année pour ça».

Cette dimension sociale passe donc cette année à la trappe. Particulièrement chez cet ingénieur de formation, qui sera le seul de la famille à suivre le jeûne. « Madame est en fin de grossesse et mes enfants de 2 et 4 ans sont trop jeunes. Je serai donc potentiellement le seul à rompre le jeûne. Je vais manger seul. Oui, dans ce sens, la composante sociale et de partage va manquer assez cruellement ». Faute d'invités, pas besoin de faire cette fois des courses spécifiques. Les mêmes plats qu'en période hors ramadan figureront aussi au programme. Tout n'est toutefois pas négatif. Cette coupure sociale renforcera l'aspect spirituel. « Ce n’est pas forcément mal. C'est aussi un mois d'introspection et de méditation et cela laisse plus de place à la composante spirituelle».

Soumaya (56 ans) : «Je pense aux veillées collectives des dix derniers jours »

Fonctionnaire habitant la Région bruxelloise, Soumaya El Andaloussi a pris l'habitude au ramadan de se recueillir seule de longues heures. Particulièrement ces dernières années. Avec l'été, les journées sont longues et les nuits très courtes. «Cela reste difficile de passer du temps ensemble. Chacun a peine le temps de manger, faire ses prières et dormir. Les enfants viennent parfois le week-end, parce que tout le monde travaille en semaine». Comme l'année dernière, cette mère de famille ira donc se coucher vers 23h30, puis se lèvera vers 1h pour une veillée jusqu'au lever du soleil. Elle combine alors lecture du Coran et récitation de prières. S'il lui reste un peu de temps, elle se remet au lit pour une heure. Parfois une amie ou une personne isolée vient rompre le jeûne avec elle et son mari. Pas cette fois donc.

L'absence d'invités en semaine et de famille le week-end s'avèrera surmontable. Non, le plus dur pour cette Bruxelloise, c'est l'annulation des veillées collectives. Celles-ci prennent place les dix derniers jours du mois saint. «Les 10 derniers jours, les gens restent ensemble toute la nuit à faire les prières. Il n'y a pas d'obligation à ce que cela se fasse dans les mosquées. Si le confinement continue jusqu'à la fin du ramadan, ce ne sera pas possible. Ces veillées collectives vont me manquer ! »

Nora (22 ans) : «Je trouve que ça tombe bien »

Combiner scolarité et ramadan ne s'avère pas une partie de plaisir. Surtout en été. Dans cette optique, de nombreux jeunes ne voient pas toujours d'un mauvais œil la fermeture des écoles. C'est le cas de Nora Moussaoui. Cette élève de 22 ans achève sa 7e année d'assistant en métiers de la prévention et de la sécurité au Ceria. Son rêve: entrer à la police. Pour elle, ce ramadan sous confinement représente plutôt une bonne nouvelle. « La vérité, c’est difficile le ramadan avec l'école. On n'a pas assez de force et on a du mal à se concentrer, surtout avec la chaleur. A l'heure de pause quand les autres vont manger, on reste là à attendre une heure sans rien faire ou alors on les voit manger », explique Nora. « Avec le confinement, on reste à la maison et on peut aller dormir à l’heure qu'on veut. Et si on est fatigué, on peut se rendormir pour faire passer le temps plus vite. Je ne connais pas l'avis des autres dans ma classe, mais je pense que la plupart se disent la même chose».

Cette Bruxelloise possède une autre raison, beaucoup plus personnelle, de préférer un ramadan confiné. Elle aime se maquiller pour aller à l'école. Or l'usage de produits cosmétiques baisse drastiquement durant la sainte période. «Pas de maquillage du tout, c'est compliqué ! Je diminue au moins. J'évite les couleurs habituelles, mais aussi le rouge à lèvre ».

Boubker (55 ans) : « L'occasion de se retrouver en famille »

En plus d'enseigner la religion islamique au Ceria à Anderlecht, Boubker Macbahi officie aussi comme imam bénévole à la mosquée Averroès. L'homme de 55 ans prêche le vendredi dans cette petite institution religieuse située dans la commune de Jette. Voilà déjà le premier changement « confiné » pour ce père de famille . Pour la première fois depuis de nombreuses années, il restera à la maison. La mosquée a fermé ses portes depuis la mi-mars. « Les fidèles m'ont demandé de faire des enregistrements audio, pour remplacer la prière du vendredi, car cela leur manquait. Je le fais aussi pour mes élèves ». D'un naturel positif, le Jettois préfère retenir les aspects positifs du confinement. Voilà ainsi l'occasion de se retrouver en famille. « Il s'agit d'une valeur qui se perdait. Se réunir autour d'une table, discuter, parler, lire un livre, commenter des choses ensemble, c'est un point positif de cette pandémie ».

Avec sa femme et ses cinq enfants  (12, 14, 21, 24 et 26 ans), lui-même applique ce programme à la lettre. «Mes deux grandes filles font du télétravail et on mange déjà nos trois repas ensemble chaque jour. Pendant le ramadan, on passera à un ou deux repas ». Avec un met en plus sur la table : la harira, la délicieuse soupe traditionnelle de légumes, de viande et d'oignon, s'avère un must en période de ramadan.

Salim (37 ans): « Les restaurants chaussée d'Haecht étaient toujours full »

Marié et père de deux enfants de 4 ou 8 ans, Salim Haouach se recentre ces dernières semaines sur le noyau nucléaire familiale à l'instar du reste de la population. Il en ira donc de même pour le ramadan. «Cela nous ressoude davantage dans la famille nucléaire, ça nous éloigne un peu plus de la plus grande famille », résume le directeur artistique de l'association molenbeekoise Ras El Hanout. Au programme notamment ces dernières semaines : ateliers cuisine et moments lecture avec les enfants. Avec des enfants en bas âge, les derniers ramadans, tombés en été, ne rimaient de toute façon pas en semaine avec sorties. Seuls les vendredis soir et les week-end étaient généralement l'occasion de voir la famille et la famille. « Pour les personnes sans enfants, c'était normalement un important moment de vie sociale. Les restaurants chaussée d'Haecht étaient toujours full et il fallait réserver. C'est une période où on partage et invite, mais aussi une période avec de la fatigue, parce qu'on dort peu. Des gens prenaient des jours de congé ».

Télétravailler en journée avec les enfants à la maison s'avère déjà difficile avec le ventre plein. Le jeûne à venir ne va donc pas faciliter la tâche de nombreux parents, dont le Molenbeekois. Impossible par ailleurs pour de nombreux Belges de partir le pèlerinage à la Mecque. La période actuelle s'avère normalement propice à ce voyage spirituel. Salim Haouach l'avait fait en 2015. Il en tiré de l'inspiration pour créer le spectacle "De Bruxelles à La Mecque". « On le rediffuse du coup ce vendredi sur la page Facebook de Ras El Hanout ».

Ahmed (72 ans) : «Pas de Maroc ni de mosquées »

Pour Ahmed Haouach et son épouse, le ramadan bouscule aussi le programme établi. Les billets d'avion pour le Maroc étaient réservés depuis novembre dernier. Le confinement en a décidé autrement. La recherche de journées plus courtes, d'une véritable ambiance « ramadan », mais aussi de tranquillité les a poussé à vivre ces dernières années cette période au bled. «Les journées durent environ 1h30 en moins là-bas. Puis, il y a le calme et la sérénité. On a une maison à la mer. On veille la nuit et on fait la grasse matinée. Et enfin, le ramadan n'a pas la même physionomie ici. Quand on est là-bas, on sent vraiment ce que c'est le ramadan. L'ambiance manque ici ». Autre changement de taille : l'absence de prières à la mosquée. Pour le couple de 65 et 72 ans, se rendre à la mosquée s'avère habituellement un must. Il faudra donc vivre ce ramadan autrement. Mais pas de quoi se plaindre. « Le Maroc est aussi en confinement. On n'a donc rien rien raté. Et puis, il faut accepter la situation. Quand on voit le nombre de morts, il faut s'estimer heureux. On a la chance d'être là et d'être en bonne santé ».

Redouane (30 ans): « On accueillait environ 220 personnes à la mosquée »

A quasi équidistance des stations de métro Étangs Noirs, Comte de Flandre et Ribaucourt, la mosquée el Moutaquine se trouve au cœur du quartier historique de Molenbeek. Durant un ramadan normal, règne une certaine effervescence au sein de l'établissement religieux. Les journées des bénévoles, notamment son président Redouane Adahchour, passent à la vitesse d'un TGV. « Les journées débutent vers 11h et se terminent à 2h du matin. On commence par le grand nettoyage des locaux et des tapis. C'est nécessaire, car davantage de personnes fréquentent la mosquée. Il y a ensuite la prière d’après-midi vers 14h, puis on monte en cuisine pour préparer la soupe et les plats distribués le soir », explique le président du conseil des mosquées de Molenbeek. Pour aider la mosquée el Moutaquine qui offre le couvert à de nombreuses personnes démunies, la solidarité s'organise dans le quartier. Les boulangers offrent du pain, les poissonniers des produits de la mer et le boucher un peu de viande. « Ce sont souvent des personnes précaires qui ont du mal à finir le mois, souvent des hommes isolés. On forme comme une grande famille. Ils sont environ 220 ». Les bénévoles se relaient sur place. Redouane Adahchour passe donc certains soirs à la mosquée, d'autres à la maison.

Cette fois-ci, il en sera donc autrement. Redouane Adahchour restera à la maison et la mosquée n'ouvrira pas ses portes. Malgré les moments privilégiés avec son épouse et ses deux enfants de deux et cinq ans, ce sera difficile à vivre pour le Molenbeekois. « Ce contact social et humain va manquer, mais bon voilà, il y a toujours ce contact avec les enfants ». D'autres acteurs locaux prévoient toutefois de fournir les plus démunis en « paniers du jeûneur », explique-t-il. Ceux-ci pourront venir chercher un bol de soupe, quelques dates, un peu de lait, de pain et de viande... à manger chez eux. «Parmi les organisations qui le feront, il y a notamment deux associations de jeunes, le club de foot Espoir Molenbeek et une ASBL dans le quartier de la Duchesse et les mosquées Tadamoun et Al Mouslimine ».

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