La surveillance technologique pour les nuls

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Des applications smartphones de traçage sont en développement un peu partout. Outil nécessaire pour combattre l'épidémie de Covid-19, porte d'entrée vers les cauchemars de George Orwell ou beaucoup de bruit pour pas grand-chose ?

La surveillance technologique via des applications smartphones qui permettraient de nous tracer, de savoir si les personnes que l'on croise sont atteintes du Covid-19, cela semble être la condition sine qua non pour casser la chaîne de transmission du virus et avoir un déconfinement tranquille, sécurisé, réussi. Son efficacité n'a-t-elle pas été démontrée en Chine et ailleurs en Asie ?... Sans faire grand cas de notre droit à la vie privée, certes... Car, c'est bien la question qui est en jeu lorsqu'on parle de surveillance généralisée. Notre vie privée. Sommes-nous prêts à la laisser de côté pour des raisons de santé ? Où s'inquiète-t-on pour rien ? On vous explique tout ce qu'il faut savoir.

Nous sommes déjà surveillés par nos smartphones

C'est désormais bien connu. Facebook, Google et les autres nous surveillent et utilisent nos données. Si vous avez un smartphone, Big Brother is watching you. C'est un fait. Simplement, jusqu'à présent, Big Brother préfère vendre des publicités ciblées...

Aujourd'hui, avec ce satané coronavirus, ces données (principalement celles de géolocalisation) intéressent les autorités publiques. L'Etat, via la task force « Data Against Coronavirus » dirigée par Philippe De Backer, a donc vent de nos déplacements, lesquels lui ont été fournis par les opérateurs télécoms.

Mais qu'on se rassure, tout est fait dans le cadre légal européen des protections des données personnelles (le fameux RGPD – l'Europe étant le seul « Etat » au monde à disposer d'un cadre juridique sur les données numériques). En clair, l'anonymat est respecté, les données ne quittent pas les serveurs des opérateurs télécom et elle concernent des groupes de 30 personnes minimum... Elles permettent à l'Etat de voir si le confinement est respecté (par exemple, fin mars, grâce à ces données, il a pu déduire que 70% de la population avait respecté le confinement)... Et si le confinement est une mesure qui fonctionne face à la maladie.

De leur côté, Google et Apple sont considérés par certains Etats (la France...) comme étant trop respectueuse des données personnelles de leurs clients en les gardant trop précieusement pour elles...

Prochaine étape : les applications de traçage

Ces applications sont développées en ce moment par un consortium de chercheurs européens (le « Pan-european privacy preserving proximity tracing », dont fait notamment partie la KULeuven) sur le modèle de ce qui s'est fait en Asie. Par ailleurs, les géants de la tech que sont Google et Apple donnent un coup de main pour faciliter leur utilisation.

Ce genre d'applis devrait nous permettre de savoir si on est en contact avec une personne qui a été testée positive au Covid-19. Encore une fois, l'Europe, via Didier Reynders, commissaire à la Justice, assure que tout sera fait dans les règles européennes de protection de la vie privée. A savoir que les données seront cryptées, que leur durée de stockage restera limitée et que tout sera fait sur base de volontariat (c'est-à-dire que personne ne vous forcera à télécharger cette application). Quant à savoir si elles seront transmises aux Etats ou resteront chez les opérateurs publiques... La question est en débat.

Comment ça marche ? Deux modèles : Singapour et la Chine

Il y a deux modèles de traçage via smartphone .Via la géolocalisation (GPS) ou via le signal Bluetooth émis par le téléphone. Deux modèles qui ont déjà été utilisés en Asie.

·         Le traçage par GPS a été utilisé en Chine, et dans une moindre mesure à Taïwan et en Corée du Sud. Les caractéristiques du modèle chinois : adhésion obligatoire, traçage continu des déplacements des citoyens, des données directement transmises à la police et on en passe. L'objectif est autant (sinon plus) sécuritaire que sanitaire. Le New York Times ayant considéré ce modèle chinois comme « un nouveau mode de contrôle social ». Un modèle qui rappelle le livre de George Orwell 1984 qui dépeint un super-Etat de surveillance totalitaire dont on a raison de se méfier.

·         Mais l'Europe se base plutôt sur le traçage mis en place à Singapour (ouf!) via Bluetooth et l'appli « Trace Together ». Les caractéristiques du modèle singapourien : adhésion volontaire, pas de suivi continu des mouvements des citoyens et les données restent chez les opérateurs télécom. C'est plus rassurant. Mais moins efficace. Seuls 13% de la population a en effet téléchargé l'application, ce qui est insuffisant pour en tirer des informations pour faciliter le déconfinement.

Le traçage est-il vraiment nécessaire ?

Selon une étude de l'Université d'Oxford, une application de traçage qui n'empiète pas sur les libertés individuelles peut être efficace, mais sous certaines conditions :

·         Qu'au moins 60% de la population l'utilise.

·         Que le pays ait préalablement fait un dépistage massif de sa population (sans savoir qu'on a été ou qu'on est atteint du Covid-19, pas de données). Ce qui implique de dépister ailleurs que dans les hôpitaux et les maisons de repos et de faire beaucoup plus que 10.000 tests par jour.

·         Qu'on puisse avoir confiance en l'intelligence collective. Quid des « trolls » ou des faux positifs, faux négatifs ou des données tout simplement erronées ?

·         Que tout le monde possède un smartphone. Ce qui n'est pas forcément le cas dans les maisons de repos et les quartiers pauvres, soit les endroits où le virus a tendance à se propager plus facilement. 

En résumé, s'il peut aider pour certains cas (par exemple, le suivi de patients par des médecins), dans la situation actuelle des choses en Europe, pas sûr que le traçage individuel via smartphones aide à grand-chose. A moins de vivre dans un Etat totalitaire...

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