Molengeek : "On parle trop peu de la fracture numérique chez les jeunes"

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L’espace Molengeek a lancé un impressionnant appel aux dons pour lutter contre la fracture numérique qui empêche certains élèves de participer à l’enseignement à distance. Une initiative qui met en lumière une problématique sociétale qui dépasse le confinement.

« Certaines réalités ne sont pas visibles d’habitude, mais le confinement nous les met sous le nez », lâche Ibrahim Ouassari. Par définition, ce qui est absent est en effet invisible, jusqu’à ce que la loupe d’une période aussi singulière que celle-ci ne vienne le mettre en exergue. Il en va du manque de moyens pour les soins de santé ou de l’isolement des personnes âgées. Pour le cofondateur de l’asbl Molengeek, il en va de même de la fracture digitale chez les jeunes. Et au sein de cet écosystème qui a pour mission de rendre les technologies accessibles à tous, on sait de quoi on parle.

Lorsque le confinement a été déclaré et qu’il devenait évident que les jeunes molenbeekois ne pourraient plus suivre les cours comme ils en ont l’habitude, Ibrahim Ouassari a d’abord tenté de les rassurer : l’e-learning prenait tout son sens, et Molengeek pourrait aider ses écoles partenaires, comme les athénées royals du Sippelberg et Toots Thielemans, à le mettre en place au plus vite. « C’est là que certains élèves se sont manifestés en nous rappelant que ce n’était pas possible, qu’ils n’avaient pas le matériel adéquat. L’ULB nous a aussi rapidement contactés pour nous demander de l’aide pour les étudiants », raconte l’entrepreneur social. « Dès le début, on a compris qu’il allait y avoir un problème ». Les portables que tout un chacun a désormais dans sa poche ne suffisennt plus, quand il faut pouvoir suivre un cours sur Zoom, écrire une dissertation ou faire des exercices de math. Le confinement expose au grand jour des problèmes de société, et la fracture numérique en fait partie.

Un problème de moyens et de compréhension

Si les difficultés des seniors face à Internet et l’informatique — parce qu’ils n’ont pas été formés au cours de leur carrière professionnelle ou dans le cadre personnel — sont mieux connues, « on parle trop peu de la fracture numérique chez les jeunes », estime Ibrahim Ouassari. « Ils se contentent du smartphone pour envoyer des mails ou faire une recherche rapide, mais ils n’ont parfois pas d’ordinateur. En temps normal, on n’en voit d’ailleurs pas la nécessité : on se débrouille très bien avec un ordinateur prêté par un copain ou un cousin. Dans un quartier fragile comme Molenbeek, on parle de familles qui ont plusieurs enfants et pour qui en offrir à chacun d’entre eux représente un gros budget. Puisqu’on n’avait pas les moyens de le faire, c’était un investissement qu’on préférait éviter. Mais en confinement, ces ordinateurs de prêt ne sont désormais plus disponibles. Et ça creuse un fossé », explique-t-il.

Mais le cofondateur de l’association active depuis 2016 fait une autre constatation : cette fracture, dûe à un manque de matériel et de formation s’étend désormais à un manque de compréhension fondamentale de l’outil, pour la génération Z. « Énormément de jeunes qui arrivent chez Molengeek ne comprennent pas Internet : ils savent s’en servir, mais ne comprennent pas la logique derrière. Et c’est un problème, dès lors qu’aujourd’hui, n’importe quelle métier demande des compétences numériques, qu’il s’agisse de devenir infirmier ou caissier ».

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Depuis le début du confinement, quelque 700 ordinateurs ont été donnés à l'asbl Molengeek, qui les remet en état pour les élèves belges.  ©Molengeek

700 ordinateurs donnés

Habituellement, Molengeek répond aux besoins et désirs de jeunes en décrochage, ou qui n’ont pas eu l’opportunité de tester la voie numérique. « Ils ont quitté l’école et ont eu une formation plus manuelle, en plomberie ou en maçonnerie, et n’ont donc parfois jamais touché un ordinateur de leur vie. Il faut comparer ça à de l’illettrisme numérique. Et ça nous fait rater beaucoup de talents ». Mais depuis un mois et le début de l’enseignement à distance, la demande d’aide a considérablement augmenté, de manière telle que le stock de 60 ordinateurs dont Molengeek dispose pour du prêt en roulement s’est vite retrouvé à sec. Une cinquantaine d’écoles se sont en effet mises en contact avec l’initiative, qui a donc lancé un grand appel aux dons. Résultat : 700 ordinateurs leur sont à ce jour passés entre les mains. Remis autant à neuf que possible par une équipe de bénévoles du quartier de 17 à 27 ans, ils sont ensuite distribués aux élèves, par l’entremise des écoles.

Et alors que l’enseignement a repris après les congés, mais toujours à distance, l’une des grands souhaits d'Ibrahim Ouassari est « de ne pas sortir de ce confinement sans rien avoir appris ». Au propre comme au figuré. Pour le cofondateur de Molengeek, la fracture numérique chez les jeunes belges ne doit pas retourner dans l’ombre. « Beaucoup d’entreprises renouvèlent leurs PC après quelques années, parce qu’ils ne sont plus aussi performants ou que comptablement, c’est plus rentable. D’habitude, elles les envoient vers des pays d’Afrique, ou ailleurs. Il est peut-être temps de penser à un programme qui débuterait ici, en Belgique », propose-t-il. En attendant, l’appel aux dons de l’asbl continue, et permet d’équiper tous les jours de nouveaux élèves.

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