La lutte contre le cancer au ralenti face au Covid-19

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Les experts en oncologie tirent la sonnette d’alarme pour éviter une deuxième vague... de victimes collatérales.

La lutte contre la pandémie mobilise, à juste titre, tous les efforts aux niveaux médical, politique et citoyen. Mais elle ne doit pas pour autant faire oublier les autres maladies qui malmènent des vies en tout temps. Le constat est pourtant là. Depuis le début du confinement, la prise en charge des patients atteints d’autres maladies que le Covid-19 comme les maladies chroniques, cardiovasculaires, les problèmes de santé mentale ou encore les cancers est mise entre parenthèses, soit par les hôpitaux, soit par les patients eux-mêmes. 

Actuellement, la chaîne de soins nécessaires dans la lutte contre le cancer - du dépistage au traitement, en passant par le diagnostic et le suivi - est soit ralentie, soit interrompue”, constate Vincent Donckier, chef du Service de Chirurgie de l’Institut Jules Bordet. Sur le terrain, les soins de santé sont à ce point mis sous pression pour le moment, que seules les urgences sont maintenues. Le reste est reporté. Le dépistage de nouveaux cancers chez des personnes asymptomatiques est à l’arrêt. Le chirurgien tempère: “En ce qui concerne le traitement du cancer, c’est rarement une situation d’extrême urgence.” Postposer un dépistage n’est donc pas gravissime, “à court terme”.

Peser le pour et le contre

Dans la situation actuelle, imposée par l’urgence et l’ampleur de la crise, les oncologues s’adaptent au cas par cas. “Comme dans beaucoup de circonstances en médecine, nous sommes actuellement dans une balance entre le risque et le bénéfice”, explique le docteur du centre de référence de lutte contre le cancer. Les soignants doivent peser “individuellement” le risque lié à l’infection, bien réelle dans les hôpitaux et le risque de laisser une maladie s’installer, par rapport au bénéfice d’un diagnostic sans délai. “Mais qui doit trancher par rapport à cette question ? Le médecin est censé éclairer le patient, mais il lui manque une partie de l’équation. Nous ne savons pas exactement quel est le risque et combien de temps cela va durer”, regrette-t-il, appelant des experts au-delà de la communauté médicale à résoudre “ce noeud éthique compliqué”. 

Institut Bordet  © Institut Jules Bordet

Une deuxième crise à éviter

Après plus d’un mois de confinement et de reports, le retard accumulé inquiète les experts en oncologie. “On doit s’attendre à ce qu’il y ait des conséquences importantes dans les semaines, voire les mois à venir, chez les patients dont les cancers seront diagnostiquées plus tard ou dont les traitements n’auront pas pu être administrés selon l’agenda optimal”, redoute Vincent Donckier. D’autant plus que le cancer est l’une des causes principales de mortalité en Belgique. La situation actuelle, risque, selon lui, d’être à l’origine d’une deuxième vague de victimes collatérales du virus, “si nous ne réagissons pas maintenant”. 

Pour éviter un tel scénario et limiter les dégâts, l’urgence est donc à la relance. Ce lundi, la plateforme All.Can Belgium a d’ailleurs lancé un appel au groupe d’experts chargé d’orchestrer le déconfinement (GEES) afin d’intégrer l’ensemble des services médicaux dans leur stratégie. L’une des priorités pour les professionnels ? Les tests sérologiques, qui détectent la présence d’anticorps, “cruciaux pour pouvoir identifier les personnes que nous pourrons remettre dans le circuit actif”. “Nous plaidons pour que les personnes dont les soins deviennent les plus urgents soient parmi les premières testées”, insiste Vincent Donckier.

Une problématique sociétale

À tous les niveaux, le personnel de santé et les hôpitaux sortiront épuisés de la période actuelle. Il est donc primordial de dégager des moyens, y compris financiers, pour soutenir les institutions et le corps médical “de façon solidaire”. Après le confinement, la phase de coexistence avec le virus risque d’être longue, “il faut donc réorganiser les soins et discuter en toute transparence des secteurs qui devront bénéficier d’une reprise prioritaire”, recommande le chirurgien du. Et ce, dès maintenant. 

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© BELGA IMAGE / Aris Oikonomou

Nous ne pourrons affronter ce qui risque d’être une deuxième crise que collectivement. Cela nécessitera l’aide de tous les acteurs de la société”, plaide-t-il, demandant également une collaboration au niveau européen. “Les problèmes liés à la lutte contre le cancer sont les mêmes en Belgique qu'en Allemagne ou en France. Les experts doivent communiquer sur les types de solutions qu’ils envisagent.”

“On ne les oublie pas”

Pandémie ou non, la continuité des soins est vitale pour les patients. Et le suivi psychologique en fait également partie. “Les patients sont vraiment demandeurs de pouvoir déposer leur anxiété”, constate Sarah Lambert, psychologue en oncologie et en soins continus à l’hôpital Delta du Chirec. Car au stress lié à leur cancer s’ajoute aujourd’hui les émotions liées à l’isolement et la peur d’être contaminé par le coronavirus. Fragilisés de point de vue immunitaire, les patients sont effectivement plus à risque.

Alors qu’un traitement contre le cancer est déjà lourd émotionnellement, la crise du Covid-19 ne fait qu’aggraver cette situation. Ce bouleversement est d’autant plus présent chez les patients qui ont été diagnostiqués peu avant le confinement “et qui doivent du coup entamer une procédure de soins dans ce contexte de crise sanitaire. Là, c’est plus compliqué”, confie la psycho-oncologue qui multiplie les moyens pour rester à l’écoute de ses patients malgré le confinement. 

À ces personnes atteints d’un cancer, éventuellement en attente d’un traitement, Vincent Donckier veut leur envoyer un message clair: “On ne les oublie pas. Il n’est pas question de les abandonner.”

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