Christophe : sa dernière interview belge

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“J’ai cette inconscience de vivre au jour le jour” nous confiait le chanteur en décembre dernier à l’occasion de la parution du deuxième volume de son album de duos. Nous ne savions pas alors qu’il s’adressait pour la dernière fois à un média belge.

Minuit boulevard. Les mots se lézardent. Impossible de ne pas songer à cette chanson tirée de son album “Pas vu pas pris” (1980) lorsque Christophe nous téléphone un samedi soir de décembre 2019 depuis son appartement/home studio du boulevard Montparnasse, à Paris. On devait le voir chez lui. Les grèves déclenchées pour protester contre la réforme française des retraites ont bloqué les Thalys. Ce soir-là, il est très tard pour nous. Lui, il vient de sortir de son lit. “Mais je suis bien réveillé”, dit-il. Un maraîcher de Saint-Lazare doit passer lui livrer sa caisse de fruits et de légumes. Il va se préparer un jus de mangue, se mettre au travail sur ses claviers et chercher “le bon son, la bonne matière” jusqu’au bout de la nuit.

À l’aube, il a prévu de se projeter un film d’Ozu ou de Johnnie To sur le mur de sa chambre avant de s’endormir. On lui parle de la réforme des retraites, des grèves, de Macron, des manifs. Grand silence. “Je ne sais pas. Lorsque je suis allé sur les plateaux télé pour parler de mes disques de duos, j’ai vu la grogne sociale dans les rues, mais je m’adapte. Je me suis toujours adapté. Sans rien demander à personne. Le dernier homme politique qui m’a donné envie de voter, c’est Pompidou. C’est dire… Si je ne vote plus, c’est parce que je ne suis pas vraiment intégré au monde. Je vis une autre histoire. Je suis dans une autre vie que celle des autres. Ça s’appelle la différence et il faut l’accepter.”

En 2017, la firme de disques de Christophe lui a demandé un album contractuel de duos. Un truc “vite fait bien fait”. C’est la mode après tout. Julien Clerc, Souchon, Lavoine, Adamo, Véronique Sanson, Eddy Mitchell sont tous passés par là. Christophe a dit oui, mais il l’a fait à sa manière. Avec son style et sa minutie. Deux ans de boulot, des nuits blanches, des studios, des fantasmes (il rêvait de David Lynch ou d’actrices hollywoodiennes) et finalement deux disques, “Christophe etc. volume 1” et “2”, où on retrouve plusieurs générations d’artistes. “Je ne suis pas dans le business et j’ai toujours détesté les duos. Ce sont des albums contractuels, mais je les ai transformés en expérimentation. Au final, je l’ai vécu comme un moment de vie particulièrement magique, pas comme un travail à rendre à quelqu’un.

Fan de rap

Sur le volume 2, paru en décembre, l’auditeur assiste notamment à une rencontre au sommet entre deux seigneurs de la nuit. Deux solitaires qui vivent “leur différence” dans leur bulle. Christophe et Arno revisitent Les paradis perdus et tutoient les anges. Écrites par Jean-Michel Jarre en 1973, les paroles leur collent au corps et au coeur. “Je déambule morose. Le crépuscule est grandiose. Dandy un peu maudit, un peu vieilli, dans ce luxe qui s’effondre…” “J’avais pensé d’abord à Nick Cave pour Les paradis perdus, avoue Christophe. « Après l’avoir vu en concert à la Cigale, on s’est parlé dans sa loge. Nick Cave avait l’air cool. Il ne m’a pas dit oui. Mais il ne m’a pas dit non. Je lui ai envoyé une maquette et il ne m’a jamais répondu. Il m’a traité comme une vieille chaussette. Quelques mois plus tard, je me promenais sur le port de Saint-Trop et le nom d’Arno m’est apparu comme une évidence. On s’est donné rendez-vous au studio ICP à Bruxelles. Arno n’a eu besoin que de deux prises et c’était féerique. Tout ça s’est terminé à l’Archiduc, son bar préféré de la rue Antoine Dansaert. J’étais heureux.”

Christophe convie aussi des rappeurs à la fête. Pas par jeunisme. Parce qu’il aime ça. Sur Succès fou, improbable tube des campings de l’été 90, on retrouve ainsi les jeunes Nusky & Yatsi. “Le rap est la musique la plus créative du moment. J’adore le nouvel album de l’Anglais Stormzy. Kendrick Lamar, c’est grandiose aussi. Les productions de Kanye West sont toujours intéressantes. Ces mecs-là, ils foncent, ils prennent des tournants à cent à l’heure, ils osent, ils envoient des gimmicks. Mais il faut faire le tri en rap. Car, comme toujours, il y a les profiteurs, qui suivent ou tournent en rond. Il y a une semaine, Gringe (proche collaborateur d’Orelsan) est venu dans mon appart. Je lui ai fait écouter des titres de mon nouvel album. On va peut-être faire des trucs ensemble. Je dois aussi voir un beatmaker de Damso. Du solide.” 

Comme les rappeurs, Christophe n’utilise jamais le mot “chanson”. Trop ringard. Il parle de “son”. “Dès le début, lorsque j’ai pris une guitare électrique dans les mains à l’âge de quinze ans, j’ai compris le truc. J’étais autodidacte, je n’avais aucune technique, ma voix était bizarre, pas celle d’un mec, pas tout à fait celle d’une femme… J’ai compris que c’était le son qui allait me guider. Tous mes potes chanteurs passaient du temps à écrire des couplets/refrains, alors que moi je cherchais le gimmick. Quand j’écoute du rap aujourd’hui, ça me rappelle les expériences que je menais la nuit, dans les années 70 et 80. Je bossais sur des machines, je mettais des filtres dans ma voix, ça partait dans tous les sens. C’était complètement barré.

Salut les copains

Il est là, le paradoxe Christophe Bevilacqua. C’est un artiste populaire connu pour ses tubes radiophoniques (Succès fou, Les mots bleus, Aline revisité avec Philippe Katerine sur “Christophe etc. Volume 2”), mais aussi apprécié pour ses disques plus expérimentaux. On pense aux emblématiques “Les vestiges du chaos” (2016), “Les paradis perdus” (1973), “Le beau bizarre” (1978) ou encore à “Bevilacqua” en 1996 qui avait rompu un silence radio de plusieurs années. “Je vais être cash avec vous, même si ça va paraître prétentieux. J’aime tout dans “Bevilacqua”. Je m’y retrouve complètement, c’est ma poésie à moi. C’est le disque de ma vie. Deux ans après sa sortie, j’ai vu Bowie à l’Olympia. J’avais été bluffé par le son et la mise en scène. C’est la matière de “Bevilacqua” et Bowie qui m’ont convaincu de repartir en tournée, plus de vingt-cinq ans après mon dernier concert.” Quand on évoque ces années loin du showbusiness et de l’agitation, Christophe ne regrette rien. “J’étais bien chez moi. Je bossais même si je n’ai pas publié de disques pendant sept ans. C’était assez gonflé, mais je n’ai jamais fonctionné avec un calendrier.”
 

En 1966, quand Aline passait en boucle dans les Scopitones de Belleville et qu’il remontait les Champs-Élysées en Lamborghini, Christophe a posé pour la fameuse “photo du siècle” prise par Jean-Marie Perrier pour la revue Salut les copains. Christophe ne sourit pas sur le cliché où il pose à côté de nombreuses idoles yé-yé. Les Johnny, Dick Rivers, France Gall ont disparu aujourd’hui. D’autres cachetonnent en interprétant leurs vieux tubes sur des croisières pour seniors. “Je ne suis pas dans la nostalgie. Je ne suis pas un survivant. Je ne me pose pas ce genre de question. J’ai cette inconscience de vivre au jour le jour. J’approche des 75 ans, mais ma philosophie de vie a gommé mon âge. Je pense la musique en continu. C’est tout ce qui m’intéresse.” En 2020, Christophe repart en tournée solo avec son piano, termine deux bandes originales de films et annonce le successeur des “Vestiges du chaos”. “On en reparle très vite”, nous dit-il avant de raccrocher. Quel mec, ce Christophe.

 

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