Donald Trump a-t-il raison de critiquer l'OMS ?

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L'Organisation mondiale de la santé est accusée d'avoir mal géré l'épidémie de Covid-19. A tort ou à raison ?

Pour Donald Trump, tout ça, c'est la faute de l'OMS ! A tel point qu'il a décidé de suspendre l'apport américain du budget de l'organisation. A vrai dire, le président américain n'est pas le seul à avoir pointé des « manquements » ou des « erreurs » dans la gestion de la crise par l'Organisation mondiale de la santé. Le ministre français des affaires étrangères aussi, tandis que beaucoup voient derrière les décisions tardives de l'organe de l'ONU la main invisible de Xi-Jinping et de la Chine.

De quelles « erreurs » accuse-t-on l'OMS ?

Concrètement, ce qu'on reproche à l'OMS, c'est un tweet daté du 14 janvier, soit deux semaines après que des médecins de la région de Wuhan aient informé de la propagation d'un dangereux virus et le même jour où ces mêmes instances de santé ont suggéré que la transmission du virus d'humain à humain ne pouvait être exclue. Ce 14 janvier, pourtant, l'OMS tweete que « les enquêtes préliminaires conduites en Chine n'ont pour l'instant pas apporté la preuve d'une transmission interhumaine du nouveau coronavirus ». Une semaine plus tard, alors que Wuhan entre en quarantaine, l'OMS décide de dire le contraire.

Ensuite, l'OMS a attendu avant de déclarer l'urgence sanitaire, un outil qui lui permet d'émettre des recommandations aux Etats du monde. Ce n'est que le 30 janvier que l'urgence sanitaire est lancée. Ce qui, selon le New York Times, a privé les Etats et les hôpitaux de temps pour se préparer à l'épidémie.

Enfin, l'OMS a-t-elle été trop complaisante avec la Chine ? Une mission scientifique dans le pays n'a eu lieu que le 16 février. Et le rapport s'est contenté de louer les mesures prises par les autorités chinoises pour faire face à l'épidémie...

Cela fait beaucoup pour une organisation qui est régulièrement accusée de manquements et qui considérait encore jusqu'en 1990 l'homosexualité comme une maladie mentale...

A quoi sert l'OMS ?

L'Organisation mondiale de la santé est une instance de l'ONU qui avait, à l'origine (en 1948) un rôle normatif sur les questions sanitaires. Depuis 2003 et la crise du SRAS, elle a surtout un rôle de coordination des Etats-membres (194 pays) en matière de santé. Mais beaucoup comparent l'OMS a un chef d'orchestre que personne n'écoute. Les plus grands pays (et ceux qui apportent le plus à son budget) ont leur propre système de santé à qui ils se fient beaucoup plus.

En vrai, le rôle de l'OMS est surtout essentiel dans les pays pauvres qui n'ont pas ou peu de système de soins de santé. Là, l'organisation est écoutée et joue un rôle important car elle possède les outils, notamment pour la surveillance épidémiologique et pour répondre aux épidémies là où l'Etat n'a pas la capacité de le faire.

Comment ça fonctionne ?

Avec un budget de 5,1 milliards d'euros, l'OMS est une organisation modeste. Ses donateurs sont les Etats (et en premier lieu les Etats-Unis à hauteur de 14%), des ONG, organisations caritatives (comme la Fondation Bill et Melinda Gates qui financent l'organisation à hauteur de près de 10 %) et entreprises privées.

L'OMS est une organisation intergouvernementale qui n'a aucun pouvoir de sanction. En clair, elle dépend des gouvernements et chaque décision qu'elle prend est forcément politique. Et dans un contexte de tension entre les Etats-Unis et la Chine, avec un virus létal sortant de Chine, le rôle de coordination de l'OMS est un véritable exercice de diplomatie équilibriste ou beaucoup de facteurs entrent en jeu – la santé publique devant naviguer entre beaucoup de contraintes.

Belga

L'OMS a-t-elle été trop complaisante avec la Chine ?

La Chine est un contributeur minime de l'OMS (à hauteur de 0,21%, moins que le Pakistan ou le Luxembourg), mais entend, ces derniers temps, peser plus sur les organisations internationales. C'est ainsi que l'OMS fait des gestes envers ce dragon géant en plein éveil – notamment en reconnaissant, en mai 2019, la médecine traditionnelle chinoise ou en évitant par-dessus tout de critiquer Pékin.

Est-ce ainsi qu'il faut comprendre le rapport de louanges après la mission scientifique en Chine ? Il faut dire aussi que l'OMS n'a vu que ce que les autorités chinoises ont bien voulu montrer. D'ailleurs, l'OMS a pu mettre les pieds en Chine que parce que la Chine l'y avait autorisée. En clair, l'OMS dépendait de la Chine et de son bon vouloir pour de quelconques informations utiles sur l'épidémie et l'état réel de la situation.

Selon Auriane Guilbaud, chercheuse au CNRS et spécialiste des politiques de santé internationales sur France Inter : « L’OMS est dans une situation difficile car elle doit composer avec les sensibilités politiques des États-membres, dont la Chine. Elle doit être politiquement adroite pour s’assurer la coopération des États, et en même temps faire en sorte que l’information circule et éviter que trop de pression ne nuise à son travail ».

L'OMS, bouc émissaire parfait ?

En fin de compte, l'OMS ne serait-il pas simplement le bouc émissaire parfait pour le manque de réaction politique à l'épidémie, notamment de Donald Trump ? Lui joue en tout cas la carte qu'il a toujours jouée : America First et les organisations internationales aux oubliettes. La position fragile de l'OMS et son retard au décollage lui donnent une bonne excuse pour se dédouaner. L'OMS est-elle incompétente, bouc émissaire idéal ou victime de sa fragilité ? Pour son ancienne sous-directrice Marie-Paule Kieny dans Le Monde, c'est plutôt dans l'attitude des Etats-membres qu'il faut voir les manquements : « Cessons de faire preuve de naïveté. Les Etats membres veulent que l'OMS reste faible car la santé est une question éminemment politique et une prérogative nationale ». Ce qui est sûr, c'est que le retrait du financement américain pourrait donner un coup fatal à l'OMS.

 
    
    
 

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