Coronavirus: les maisons de repos sont-elles devenues des mouroirs?

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La gestion de la crise dans les maisons de repos a été délaissée, freinée et négligée par les autorités au point, pour certains, d'en faire aujourd'hui des mouroirs. Chronique d'une situation dramatique.

La gestion des maisons de repos n'a pas été priorisée. C'est là qu'est le scandale. On a mis toute une population en confinement sans que ces lieux de tous les dangers, rassemblants sur quelques mètres carrés des personnes très fragiles parce qu'âgées, devaient recevoir d'emblée des moyens. Erika Vlieghe, cheffe du service des maladies infectieuses de l'hôpital universitaire d'Anvers et présidente du groupe d'experts « déconfinement », plaidait il y a deux mois déjà pour des équipes médicales mobiles aient tester les résidents et le personnel des maisons de repos. C'était du bon sens. Mais il a eu les limites des masques et des tests diponibles. On s'est contenté de prendre la température alors qu'on peut très bien être contagieux sans fièvre. La gestion des maisons de repos a reposé durant des semaines sur des aproximations liées au thermomètre. « Il fallait tester avant tout le personnel des maisons de repos et ça n'a pas été fait. On leur a apporté la mort dans leur propre chambre», dénonce ce médecin.

160 000 personnes vivent en maisons de repos en Belgique. Leur âge moyen est de 85 ans et 60% d'entre eux sont des personnes dépendantes lourdes, voire très lourdes. Plus de 110 000 personnes travaillent à leur service. Les maisons de repos réclament depuis plus de trois semaines le testing de leur personnel. C'est en route mais les heures et les jours passent. Et on perd à nouveau du temps. Pire. Il a été décidé de tester uniquement les résidents et le personnel soignant. Techniciennes de surface ou cuistots, par exemple, sont oubliés. C'est incompréhensible. Le ministre en charge de la taskforce testing dans la lutte contre le coronavirus, Philippe De Backer, est parvenu dimanche à un accord avec les ministres régionaux. L’ensemble du processus prendra environ trois semaines. La Wallonie assurera le prélèvement de 66 966 tests, la Flandre 121 673 et Bruxelles 22 000. Mais tout cela arrive bien tard et ne prévoit même pas que l'ensemble des personnes soient testées.

"L'idéal, on a fait une croix dessus"

Le personnel asymptomatique (porteur du Covid sans le développer) peut continuer à travailler. « C'est la moins mauvaise des solutions. L'idéal, on a fait une croix dessus », justifie-t-on chez Christie Morreale, la ministre PS en charge du secteur pour la Wallonie. Pour Luc Vandormael, président de la Fédération des CPAS wallons, « si l’on veut assurer la continuité des soins dans les maisons de repos, c’est le seule option pragmatiquement possible. Renvoyer tout le personnel testé positif au domicile ne permettrait plus de soigner nos aînés. Dans ce cas de figure, des solutions extrêmes et temporaires tel le recours généralisé à l’armée, seraient nécessaires. L’armée n’a pas la capacité d’être partout et ne va déjà pas partout ». 

« Les maisons de repos sont désormais des mouroirs. On n'a pas eu les moyens de tester. Pire on redoute encore aujourd'hui de tester. Le nombre de cas positifs au Covid19, notamment asymptomatiques, pourraient arrêter l'activité », s'insurge ce responsable médical. « Nous sommes confrontés à des débats éthiques impossibles. Envoie-t-on travailler des covid positif ? Envoie-t-on du personnel travailler avec des masques périmés de 2005 ? On l'a fait. Les élastiques lâchaient », témoigne encore ce responsable. « Comment trouver un équilibre entre les aspects sanitaires et les questions humaines ? A présent testons au moins tout le personnel et pas uniquement les soignants si nous voulons être éthiques », réplique Vincent Fredericq, président de Fermabel (la fédération des maisons de repos de Belgique). « Mais dire que ce sont des mouroirs est non seulement injuste mais également insultant. Nous n'abandonnons pas les personnes âgées comme on a pu le voir à certains endroits en Espagne ou en France. On ne délaisse personne par négligence et le personnel se dévoue corps et âme. »

Maisons de repos en détresse

Plongé jusqu'au cou dans la crise du coronavirus depuis début mars, notre pays n'a pas fait de ce secteur sa première ou même sa seconde priorité. Pourtant, depuis le début, une semaine avant l'annonce générale du confinement de toute la population, des mesures ont été prises. La première a été d'interdire les visites aux familles pour qu'elles ne ramènent par le corornavirus dans ces lieux de grande proximité et fragilité. Aujourd'hui, on peut se demander si la situation n'a pas mal tourné au point que ce soit l'inverse : protéger les enfants et petits-enfants d'être contaminé par les ainés. Un nombre important de maisons de repos sont en détresse. Une cinquantaine sur 700 en Wallonie. A Bruxelles, 116 maisons de repos sur 149 comptent au moins un cas de Covid, voir de nombreux cas. « C'est plus critique en milieu urbain », explique Vincent Fredericq

Tout serait la faute de Maggie De Block

Dès le départ, la région bruxelloise et la région wallonne ont envoyé des circulaires. Deux obstacles se sont présentés presqu'immédiatement. Et aujourd'hui encore, ils ne sont pas complètement ou pas du tout surmontés. Tout d'abord, le manque d'équipements de protection. Le personnel travaille avec ce qu'il reçoit et cela peut être ce que des citoyens ont bricolé pour eux avec les moyens du bord comme des visières réalisées avec des imprimantes en 3D. Ensuite, le manque de personnel dû à l'absentéisme lié à la maladie. Et puis, les maisons de repos sont des lieux de vie qui n'ont pas la logistique d'un hôpital pour faire face à la contagion.

Dès le 17 mars, voici un mois, les maisons de repos ont écrit à la ministre De Block pour signaler leur situation dramatique face à une population très fragilisée. Le secteur a plaidé pour que les maisons de repos des trois Régions bénéficient d’une priorité tant pour le matériel de protection que pour le testing. Il a été alors très partiellement entendu. « Et le 25 mars nous faisions un communiqué de presse pour dire que les maisons de repos étaient une bombe à retardement », souligne Vincent Fredericq. Il a fallu attendre la Conférence interministérielle Santé publique du 8 avril dernier pour obtenir un signal prioritaire pour les maisons de repos. Le samedi 11 avril, une circulaire ministérielle précisait que le personnel positif au COVID-19, asymptomatique ou peu symptomatique peut continuer à travailler au contact les résidents COVID-19 uniquement moyennant l’application des mesures de protection et précaution nécessaires. Le personnel négatif au COVID-19 prend cependant en charge les résidents non COVID-19. 

Aucun dispositif avant la crise

Dans la foulée, l'armée a été demandée en renfort fin de la semaine passée. Mais tout se passe beaucoup plus lentement qu'il ne le faudrait. Libramont, Flobecq, Ixelles ont par exemple reçu de l'aide. Mais ce n'est pas généralisé. L'armée doit aider pour la livraison des repas, pour déplacer les résidents afin de créer des ailes Covid ou encore pour désinfecter les chambres de personnes atteintes. Hôpitaux et maison de repos devraient travailler main dans la main. Mais ici aussi c'est l'improvisation. Aucun dispositif n'était prévu avant la crise. La province du Luxembourg est la première à avoir réagi. Des conventions sont désormais en place entre hôpitaux, armée et maisons de repos afin que des équipes mobiles de médecins et de pneumologues puissent venir sur place. Ce dispositif devrait être activé à présent dans toute la Wallonie. Tout est très lent. Les régions disent pleurer depuis deux semaines auprès des autorités fédérales pour obtenir du personnel hospitalier dans les maisons de repos. A qui la faute ? Ne jamais oublier que la crise est pilotée par la ministre de la santé fédérale, par Maggie De Block, préfèrent répondre tous azimuts les acteurs du secteur. Comme si les régions n'avaient pas la compétence.

 

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