Héritage, rassemblement et coronavirus : après l'abandon de Bernie Sanders, la course démocrate continue

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Coup de tonnerre chez les Démocrates américains : le candidat ultra-progressiste Bernie Sanders a annoncé mettre un terme à sa campagne. La directrice adjointe du Cevipol et professeure de politique américaine à l’ULB Emilie van Haute analyse ce nouveau tournant de la course à la présidence.

« Il n’existe virtuellement pas de chemin vers la victoire ». Ce sont les mots prononcés par Bernie Sanders ce 8 avril pour justifier l’abandon de sa campagne à une nomination démocrate, dernière étape avant le sprint final pour la présidence des États-Unis. L’histoire se répète donc, pour le sénateur du Vermont. Quatre ans après avoir capitulé face à Hillary Clinton, qui échoua elle-même face à Donald Trump, l’ancien favori socialiste jette à nouveau l’éponge. « Ce fut une décision très difficile et douloureuse à prendre », a-t-il déclaré dans une vidéo enregistrée chez lui. Mais l’évidence était sous ses yeux : l’avance prise par son adversaire, en quelques semaines, ne pouvait plus être comblée dans la conjoncture actuelle. Joe Biden devient donc le seul candidat démocrate à pouvoir désormais s’opposer à Trump.

De là à dire que toutes les voix démocrates se rangeront derrière lui, il y a encore un grand pas. À 77 ans, l’ancien Vice-président de Barack Obama peine à rallier les jeunes votants et les « minorités », qui ne le jugent ni assez à gauche du spectre politique, ni suffisamment radical face au camp adverse — tout ce qu’incarnait Bernie Sanders, décrié pour les mêmes raisons. Pour certains électeurs américains, le duel Trump versus Biden ne constitue donc pas un réel choix. C’est que malgré la défaite de facto de Bernie Sanders, ses idées socialistes avaient commencé à faire leur chemin. Pour Moustique, Emilie van Haute, directrice adjointe du Cevipol et professeure de politique américaine à l'ULB, décrypte la fin de la campagne du sénateur indépendant, son héritage et le chemin qu’il reste à parcourir à Joe Biden en ces temps incertains.

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Bernie Sanders a annoncé son retrait de la compétition par écrans interposés, crise du coronavirus oblige. ©Belga

L’avance prise par Joe Biden sur Bernie Sanders était-elle réellement impossible à rattraper ?
Emilie van Haute : Oui. Il existe deux types de délégués à la convention démocrate : les délégués envoyés par les états, chez qui l’avance de Joe Biden était déjà très nette, et toute une série de délégués automatiquement désignés par le parti démocrate. Ceux-ci représentent le parti au niveau central et avaient très majoritairement voté pour Clinton lors de la dernière sélection à la Primaire. Ce sont des délégués modérés, attachés à l’establishment de Washington, et donc pas du tout acquis à la cause de Bernie Sanders. Il était donc en grande difficulté sur les deux tableaux, celui des délégués d’états et des délégués automatiquement désignés.

C’est à se demander s’il n’a jamais eu une chance, en réalité…
Il l’a eue, surtout dans la configuration initiale, avec un grand nombre de candidats. Mais les désistements des plus modérés ont été faits au profit de Biden, qui a immédiatement augmenté ses chances. Il s’agit donc aussi d’une configuration de la compétition : tant qu’elle était encore relativement ouverte, Sanders la dominait. Mais à partir du moment où elle s’est resserrée autour d’une opposition entre deux camps — modérés et plus radicaux —, la compétition est devenue plus compliquée.

À quel point la crise du coronavirus a-t-elle impacté la campagne de Bernie Sanders ? Et risque-t-elle d'influencer le duel Trump vs. Biden ?
Elle a surtout eu une influence sur le moment où il a décidé de laisser tomber. Sans ça, il aurait probablement pu continuer un peu plus longtemps. Mais la question de la sécurité du vote a dû peser dans la balance — on a vu que ça a avait constitué un gros débat pour la Primaire du Wisconsin. Il aurait pu persévérer dans la compétition pour renforcer le camp radical démocrate à la convention, mais le coût d’une telle démarche est aussi important. Il a certainement dû réaliser une évaluation du coût-bénéfice dans la durée, et a préféré arrêter. C’est donc sans doute plus une question de timing que de contenu.

Quant à Trump et Biden, il y a la question pratique de la tenue-même des élections. Les États-Unis sont fortement touchés par la crise du coronavirus. Avec une convention qui arrive assez tôt dans le calendrier cette année, c’est à se demander si leur organisation sera tenable pour les partis, alors que c’est généralement un moment important de rassemblement derrière son parti. Pour les démocrates, ce sera un moment crucial pour solidariser les électeurs derrière Joe Biden. S’ils ne peuvent pas tenir cette convention de manière normale, comment reconstruire l’unité après des Primaires très compétitives ? Pour Trump également, puisqu’il n’y a pas eu de Primaires, il pourrait ne pas y avoir de moment-phare pour rallier l’ensemble du parti républicain derrière lui. Puis il y a simplement la question du vote physique. Il reste aussi à voir la manière dont les électeurs vont évaluer la gestion de la crise par Trump. Mais on n'en est qu’au début, et beaucoup de choses peuvent encore se passer.

On a beaucoup questionné l’âge et la condition de santé de Bernie Sanders (78 ans). Cette course était-elle sa dernière ?
A priori oui. Ceci étant dit, Joe Biden a quasiment le même âge [77 ans, ndlr]. Mais pour Sanders, cette course était en effet probablement la dernière, tout en sachant qu’il a construit un mouvement derrière lui. Il y a donc une relève pour incarner ce versant de la politique américaine.

Quel héritage politique laisse-t-il derrière lui ? Et quels héritiers ?
En 2016 déjà, on l’avait vu mobiliser toute une partie de la population américaine, notamment les jeunes et les classes défavorisées. Alexandria Ocasio-Cortez était très engagée dans sa campagne, mais elle n’est pas la seule. Il est aussi incarné par toute une série de représentants au Congrès, notamment issus de la diversité.

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Aux États-Unis, l'affiche "Vote blue" fleurit sur les pelouses de certains militants. L'enjeu pour les démocrates est en effet désormais de parvenir à se rassembler derrière Joe Biden, s'ils veulent espérer remporter la présidence. ©Belga

Qu’attend on désormais de Bernie Sanders ? Il y a quatre ans, il n’avait pas été capable d’unifier le parti et ses propres partisans derrière Clinton...
Je pense qu’on attend en effet de lui de fédérer ce versant du parti démocrate. Mais comme en 2016, il n’est pas évident que ce sera le cas. C’était compliqué, parce qu’on avait vu des manœuvres un peu douteuses à l’approche de la convention de la part du camp Clinton, qui avaient rendu l’unité beaucoup plus difficile. Il faudra voir aussi quelles ouvertures Joe Biden fera à l’attention de ce pan du parti démocrate. C’est de cela que découlera beaucoup l’action et la capacité de Bernie Sanders à assurer l’unité du parti.

Quelle est la prochaine étape pour Joe Biden ?
La prochaine étape, c’est d’assurer une convention qui vienne tourner la page de Primaires assez compétitives. Tout dépendra de la manière dont il s’adressera au camp plus progressiste, mais aussi aux électeurs de Trump — pour tenter de les récupérer. L’idée n’est plus simplement de rallier les Démocrates, ce qui n’avait pas été suffisant en 2016, mais de rallier les indépendants, voire les Républicains. Deux choses à faire donc s’il veut espérer gagner : unifier le parti et acquérir de nouveaux électeurs à l’extérieur du camp démocrate.

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