« Aucun pays ne peut se sauver seul ! Même pas l'Allemagne ou les Pays-Bas ! »

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L'Eurogroupe se réunit ce mardi pour tenter d'accorder ses violons. L'Union européenne survivra-t-elle au coronavirus ? Nous avons posé la question au politologue Mario Telo.

Jusqu'ici, la solidarité européenne a fait défaut pour combattre le coronavirus et ses conséquences - sanitaires, économiques, sociales. Les ministres des Finances européens se retrouvent aujourd'hui (par vidéo conférence) pour une réunion qui s'annonce comme celle de la dernière chance. L'Europe va-t-elle accepter de devenir pleinement une « union » ou tirer sa révérence sous les coups du virus ? D'aucun considèrent en effet que la crise du Covid-19 risque de sonner le glas de la construction européenne si des mesures communes ne sont pas prises d'urgence. C'est le cas de Mario Telo, ancien président de l'Institut d'Etudes Européennes e l'ULB, qui, avec d'autres, a lancé un appel pour plus de solidarité au sein de l'UE

Ma première question s'adresse à l'homme plutôt qu'au chercheur. En tant qu'Italien, considérez-vous que les pays du nord de l'Europe ont laissé tomber l'Italie et l'Espagne, ou du moins qu'ils minimisent la situation ?

Je ne suis pas un Italien typique puisque je vis et travaille depuis 33 ans à Bruxelles. Je pense que chaque pays est une démocratie et pas uniquement les pays du sud. En d’autres mots, Madame Merkel est aussi confrontée à une pression populiste d’extrême droite, l’AfD. Elle ne peut pas faire tout ce qu’elle considère juste. Cela dit, en Italie et Espagne on a eu un taux de mortalité très élevé, presque 1.000 morts par jour jusqu'à très récemment encore. Au-delà de la crise sanitaire s'annonce une crise économique. Tous les gouvernements européens sont en train de s’endetter comme jamais auparavant. C'est bien pire que la crise de 2009 ! Nous sommes dans une situation exceptionnelle et il faut des réponses exceptionnelles.

La Commission européenne est fort critiquée pour sa réponse à la crise du coronavirus. Mais, la santé étant une compétence des Etats, a-t-elle vraiment les outils pour agir ?

Oui, vous avez raison. Les Etats ont décidé de ne pas confier trop de compétences à la Commission lors des traités, notamment celui de Lisbonne. Ils ont fait une erreur. Néanmoins, dans le domaine sanitaire, la commission peut solliciter la coordination des politiques nationales (par exemple, la production et la distribution du matériel sanitaire, la planification centrale des déplacements de malades, etc) et surtout elle a des compétences économiques en ce qui concerne les conséquences financières et sociales de la crise. C’est à ce niveau qu’on attend de la Commission qu'elle prenne un leadership qui pour le moment a fait défaut.

La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen s'est récemment excusée auprès des Italiens dans une lettre ouverte. Elle a annoncé un plan d'aide de 100 milliards d'euros. Le président du Conseil italien Giuseppe Conte a répondu que ces mesures n'étaient pas dignes de l'Europe. La mutualisation des dettes (les « coronabonds ») est-elle la seule réponse acceptable pour faire face à la crise au niveau européen ?

Votre question est double : les 100 milliards d’euro sont pour l’assurance chômage européenne, pour tous les Etats. C’est une mesure importante.  La critique de Conte n’est pas adressée à cela mais aux propos de certains Etats, par exemple le ministre hollandais de l’économie Hoekstra, qui a dit que les Etats du sud ne méritent aucune solidarité.  Cela dit, je ne pense pas que la solidarité financière demandée par neuf Etats (dont la Belgique, la France et l’Italie) au Conseil européen le 26 mars soit « une aide » pour le sud: c’est l’expression cohérente des décisions d’avoir un marché unique et une monnaie unique. Si ces Etats qui représentent 60% du PIB font faillite suite aux nouvelles dettes publiques (qui tourneront inévitablement autour de 150 à 200% du PIB), c’est la zone euro et le marché unique qui s’effondreront. Aucun pays ne peut se sauver seul ! Même pas l’Allemagne ou les Pays-Bas!  Cela est-il bien compris ou y a-t il encore des endormis, des inconscients ou des  personnes inqualifiables qui ne se rendent pas compte du danger qui plane sur nos têtes à tous ?

Craignez-vous que la crise économique - qui ne manquera pas de suivre la crise sanitaire - sonne le glas du New Deal vert européen ?

Ecoutez, j’ai écrit un livre en 1989 qui s'intitulait déjà « Le New Deal européen ». Je voulais souligner que même dans les années trente il n’ya pas que les Etats-Unis qui ont combattu avec succès la crise de 1929 avec Roosevelt : la Belgique, le Royaume-Uni et les Scandinaves ont très bien réussi de leur côté entre 1933 et 1939. C’est notamment à ce moment qu'est né le modèle scandinave d’Etat providence qui a été imité par tous après la guerre. De la même manière, aujourd’hui, nous ne pouvons pas dépendre des Etats-Unis pour notre futur, nous devons marcher sur nos jambes et avoir une grande confiance en nous-mêmes, à la condition que les égoïsmes nationaux soient vaincus. Il ne faut pas se focaliser sur les coronabonds : l’essentiel est que, à côté du fonds antichomage que vous avez cité, de l’action essentielle de la BCE (Banque Centrale européenne – Ndlr) et de la BEI (Banque européenne d'investissement - Ndlr), du budget européen à renégocier, il y ait un nouvel instrument financier, par exemple celui proposé lundi par deux commissaires, Breton et Gentiloni : un fonds financier pour le redressement économique de l’Europe.

Au vu des nouvelles mesures prises par Viktor Orban, faut-il exclure la Hongrie de l'Union européenne ? Ou du moins, donner la possibilité à l'UE de le faire ?

Il n'y a pas qu'Orban. Dans le monde entier, il y a des forces qui veulent profiter de la crise pour donner un coup mortel à la démocratie et instaurer des régimes autoritaires. Trump est en train de prendre des mesures très inquiétantes et pourrait même reporter les élections présidentielles de novembre, du jamais vu dans l’histoire des Etats-Unis. Orban applique le modèle illibéral de Poutine. Comment réagir ? Von der Leyen a lancé un avertissement: il faut appliquer l’article 7 et suspendre la Hongrie de l’Union européen comme le MERCOSUR a suspendu le Venezuela. Si nous ne sommes pas cohérents avec nos valeurs nous allons nous discréditer à l'échelle de la planète. Et le PPE (Parti populaire européen qui regroupe les partis conservateurs – Ndlr), comme l’a proposé l’ancien président du conseil européen Donald Tusk, devrait exclure le parti de Orban de ses rangs, et très vite.

Comment changer les règles au sein de l'Union pour faciliter les prises de décisions?

On ne peut changer les règles que par la réforme des traités, un processus complexe car les décisions doivent être prises à l’unanimité, ce qui fait que tous le déconseillent à l’heure actuelle. On peut améliorer la gouvernance par plus de coordination et de cohérence.  Et surtout par la volonté politique d’appliquer le Traité de Lisbonne qui a plusieurs potentialités importantes non exploitées.

Quelles seraient les conséquences d'un démantèlement de l'Union européenne ?

Tout d’abord la domination des Etats-Unis, de la Russie, de la Turquie et de la Chine sur nos économies, nos entreprises, nos vies. La bande des 4 (Trump, Xi Jinping  Poutine et Erdogan) dicterait les règles mondiales et européennes. Et à plus long terme, des guerres en Europe! Il n’y a aucun doute à cela, les nationalistes extrêmes nous ont déjà emmené vers la guerre deux fois au XXe siècle avec 80 millions de morts.

 

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