Leadership en temps de crise: Qui est « in » ? Qui est « out » ?

Teaser

Ce sont eux qu'on regarde pour envisager un avenir meilleur. En pleine pandémie de coronavirus, la confiance envers nos dirigeants est essentielle. Mais comment juger leurs actions ? Qu'est-ce qui fait un bon leader ?

Qu'est-ce qui fait un bon leader ? La recherche en sciences sociales permet de construire une grille de lecture concernant le leadership public, établissant cinq défis posés à un dirigeant en temps de crise. En résumé :

1.      La capacité à reconnaître une menace à temps

2.      La compréhension générale, la nature et les effets potentiels de la menace

3.      Poser les choix stratégiques, c'est-à-dire anticiper les conséquences de la crise à court, moyen et long-terme

4.      La coopération verticale et horizontale pour coordonner les actions et les comportements collectifs et individuels

5.      Un « storytelling » convaincant, c'est-à-dire une communication de crise claire.

Dans l'ombre de Churchill...

Dans l'inconscient collectif, le leader politique de référence en temps de crise est Winston Churchill durant la Deuxième guerre mondiale. Il a répondu aux cinq défis avec brio. Qu'en est-il de nos leaders actuels à l'heure du coronavirus ? Nous avons interrogé François Maon, Professeur de Stratégie et de Responsabilité sociétale de l'entreprise à l'IESEG School of Management de Lille.

Comment juger la gestion de crise de Sophie Wilmès et expliquer les hashtags #KeepSophie?

Il y a des stéréotypes dans les théories du leadership qui sont attachés aux genres. Le leadership féminin, c'est une empathie, une rhétorique du rassemblement et d'harmonie des relations. Le leadership masculin s'appuie typiquement sur des valeurs telles que l'autorité, la fermeté. Comme l'illustre la rhétorique guerrière de Macron, qui se pose en grand commandant. En Belgique, on a une approche beaucoup plus soft qui se fonde plus sur l'empathie et la communication. Quelque part, c'est une approche plus pédagogue. On le voit lors des points presse où Sophie Wilmès laisse parler les experts. Ces deux approches sont un reflet, dans une certaine mesure, des qualités qu'on va attribuer aux hommes et aux femmes en termes de leadership.

Maggie De Block aussi est une femme...

Oui, mais avec un côté dur et ferme qui passe mal quand on parle de santé... Elle est très peu dans l'empathie.

Selon vous, Sophie Wilmès a réussi à donner au pays un sentiment d'unité ?

Au départ, la coopération entre les différents pouvoirs et Régions en Belgique étaient une vraie cacophonie. Sophie Wilmès a réussi à siffler la fin de la récréation sans faire trop de vagues. Elle a réussi à faire se rejoindre les points de vue et à créer un sentiment d'unité. Dans une situation comme celle-ci, il faut rassembler les énergies, soigner les sentiments et les émotions de chacun... Le cliché veut qu'une femme leader pourrait être plus à même de gérer ce genre de choses de manière efficace. Sophie Wilmès semble parvenir à rester au-desus de la mêlée, à tel point qu'on a oublié qu'en tant qu' ancienne Ministre du Budget, elle a une part de responsabilité dans les difficultés que rencontre le système de santé. En résumé, la crise impose l'idée que l'Union fait la force.

Ce qui n'arrange pas Bart De Wever...

Non, parce qu'on est hors du champ de la politique politicienne. Or, la N-VA, c'est ce qu'ils font tout le temps, ils font une politique qui se base sur des questions identitaires, qui crée des différences. Or, la crise demande une unité. Cette situation ne convient pas du tout à la N-VA. Apparemment, c'est la même chose en France. Le Pen essaie aussi de jouer la carte habituelle, mais il semble que ça ne prend pas.

En Allemagne, Angela Merkel est au sommet de sa popularité. Pour les mêmes raisons que Sophie Wilmès ?

Je pense qu'on est sur des registres totalement différents. Merkel est au pouvoir depuis quinze ans, elle a derrière elle quinze ans de gestion de crise. Ici, c'est la force tranquille, l'expérience. Alors qu'elle était en baisse de régime, elle rassemble. Dans les théories du leadership, il y a une idée qu'il faut prendre en compte, c'est que le bon leadership est rare. Quelqu'un comme Merkel qui arrive à rester aussi longtemps en place en ayant le soutien de la population, ce n'est pas la règle. Pour beaucoup de commentateurs, la règle, c'est plutôt le mauvais leadership.

Boris Johnson et Donald Trump ?

Là, on est clairement dans le mauvais leadership. L'anticipation de la crise ? Zéro. Johnson serrait encore des mains il y a quinze jours en s'en vantant. On est même dans l'inconscience. Pourtant, leur cote de popularité reste élevée. Ce que dit la littérature sur le mauvais leadership, c'est qu'on a du mal à discerner la confiance en soi de l'incompétence. Trump ou Johnson, ce qu'ils affichent, c'est une confiance en eux qui est rassurante, qui va même passer pour un signe de compétence, même si ils disent n'importe quoi. Or, dans une situation comme celle que l'on vit, on a besoin de suivre quelqu'un. Pourtant, si on regarde d'un point de vue objectif, la gestion de la crise par Trump est catastrophique et Johnson a mis du temps avant de suivre ce que les Européens avaient mis en place.

Pourquoi un bon leadership est-il aussi important en temps de crise ?

Il y a beaucoup de théories du leadership, mais un élément central qui revient, c'est la question de la confiance. Cette confiance repose sur la compétence et l'éthique. Les gens donnent leur confiance à un dirigeant sur ces deux bases : la compétence, c'est-à-dire la capacité à réaliser des objectifs qu'on s'est fixés et le comportement éthique, c'est-à-dire faire la chose juste ou la distinguer de la chose injuste dans la perspective d'améliorer la société. Or, selon une étude de la société de conseil Edelmann, ce qu'on constate aujourd'hui, quand on compare les quatre grandes institutions (à savoir le business, le gouvernement, les médias et l'associatif), c'est que ceux qui sont perçus comme les moins compétents et les moins éthiques, ce sont les leaders politiques. C'est problématique parce que le leadership public est fondamental si on veut pouvoir se projeter dans un avenir un petit peu rassurant, générer une espérance. Aujourd'hui, l'important, c'est de projeter la sortie de la crise. Et pour ce faire, il faut créer des alliances. Mais si on n'a pas confiance en nos leaders et qu'en prime les leaders ne se font pas confiance, on n'y arrivera pas. On le voit bien, la confiance a été rompue avec Trump et elle risque de se rompre aussi entre les Européens.

 

 

 

 

Plus de Actu

Les plus lus