Les chaînes télé font-elles toutes la même info?

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Les JT enregistrent des records d’audience. Les spectateurs demandent de l’info. Pourtant, le traitement de celle-ci, en période de confinement, se révèle plutôt compliqué. À bien y regarder, on observe un rapprochement des médias. RTBF, RTL-TVI, LN24, même combat?

«  Etre informé en temps réel. Etre accompagné et interagir. » Voilà les deux services que la RTBF s’est engagée à fournir aux citoyens, lorsqu’elle a présenté ses programmes de confinement - "Les Belges ont la frite", "On n’est pas des pigeons à la maison", le "6-9 ensemble" (fusion des matinales de La Première et de VivaCité) et "Questions en prime." Du côté de RTL, le briefing n’est pas très différent pour la quotidienne "Belges à domicile" et "Les héros du quotidien" (la spéciale de Christian De Paepe du 11 avril 12h-14 h, sur Bel RTL). Informer en temps réel… A bien regarder les JT, c’est vraiment de cela qu’il s’agit. Le décompte quotidien de l’épidémie, façon "Battlestar Galactica", par Emmanuel André porte-parole interfédéral de la lutte contre le covid-19. Les commentaires de Marius Gilbert, épidémiologiste de l’ULB. Deux hommes hypermédiatisés et omniprésents devenus les oracles dont on attend les prédictions quotidienne sur l’état de santé de la Belgique... LN24 se distngue par son live, via Facebook, son info en continu, et ses débats (on salue celui sur la violence conjugale). Sur le pont et pleine de courage, LN24 aurait dû tirer son épingle du jeu (comme ce fut le cas pour CNN pendant la Guerre du Golfe) mais se retrouve obligée de licencier quatre personnes, dont deux journalistes, face à l’effondrement de la pub. Il va falloir tenir. Chez RTL aussi, le chômage technique réduit la voilure. Alors que les audiences explosent.

Soyons cléments, c’est compliqué

La période ne prête pas au journalisme d’investigation, au débat contradictoire (on ne va pas se postillonner des invectives en face à face), ni au reportage ambitieux. Les équipes sont confinées. Les interviews, par webcam, rendent les questions difficiles. On peut critiquer le "6-9 ensemble" (certains ne s’en sont pas privés), mais la rencontre inattendue entre l’émission de Sara De Paduwa et celle de François Heureux a été motivée par des raisons pratiques. Réunir deux équipes de vingt personnes le matin, trouver des intervenants pour deux émissions n’est ni responsable ni faisable. Face à un bashing aussi violent qu’inutile, Sara De Paduwa a dû le rappeler sur les réseaux sociaux. Ce morning en cohabitation n’est pas le choix des animateurs. Ils font de leur mieux. A force de segmenter les cibles, on finit par ne plus pouvoir les réunir - la RTBF en fait l’expérience.

Les fans de Thomas Gunzig crispent face à Jérôme de Warzée - et inversement. François Heureux est trop sérieux, Sara De Paduwa est irritante.Voilà ce qu'on peut constater comme réactions sur les réseaux sociaux... Ok, le changement de ton est flagrant... D'accord, le mariage entre ces deux visions de la radio peut paraître incestueux et donc dérangeant, mais c’est temporaire. On ferait mieux d’être heureux que ces professionnels soient toujours là. Bien sûr, dans ces conditions, on baisse aussi la garde sur la qualité des images. Il faut bien faire avec les webcams au rendu pas terrible, les séquences tournées au smartphone, les images d’anciens reportages recyclées jusqu’au leitmotiv. Le mojo (journalisme mobile) devient la règle, même à la RTBF. Espérons pour les caméramans et preneurs de sons que les chaînes ne se disent pas, après le retour à la normale, que cette qualité revue à la baisse est suffisante. Car ce n’est pas le cas.

Mais quand même…

C’est compliqué, donc. Et pas que pour des raisons pratiques. Le public confiné voit son monde se rétrécir… Angoissé, le consommateur d'info se replie sur ses besoins essentiels. Tant que la crise n'est pas derrière lui, il reste sourd au reste. L’info qu’il réclame est l'info qui le concerne. Voilà comment les JT se suivent de chaîne en chaîne, de jour en jour, et se ressemblent. Reportages locaux, point sur l’épidémie en Belgique avec spécialistes, rappel des consignes toutes les cinq minutes, questionnement sur les masques, le nombre de tests, un peu de crise économique et de chômage - pas trop, qu’on puisse enchaîner sur les initiatives citoyennes pour apaiser l’angoisse. Un peu d’international - à peine et hop, il est 20 heures, il est temps d'aller applaudir et puis de montrer des vidéos de Belges qui se filment dans leur salon - qui en train de faire du surf sur sa planche à repasser, qui en train de faire la course avec son chien.

Sur La Une, Sacha Daout mène "Questions en prime" et répond aux questions pratiques. On rappelle qu’on ne sait pas quand on sera déconfiné, on explique qu’il faut laisser les scientifiques travailler. Le message moralisateur, voire paternaliste, est partout. Restez chez vous... Mettez des nounours aux fenêtres... Cousez des masques pour vous rassurer... Faites de la gym ou des blagues, bonnes gens, et arrêtez de piller les rayons de PQ… A la RTBF comme sur RTL-TVI, ce genre d’infos représente quasi 50 % du journal. Un cas d’école de journalisme «concernant». Du data journalisme (des chiffres, des chiffres, des chiffres, des graphiques, des courbes…). Du journalisme de solution. Du journalisme feel good. Autant de traitements que l’on pensait clairement plus en vogue chez RTL-TVI et dont le service public s’est emparé. Dans le genre, "On n’est pas des pigeons à la maison" et "Les Belges ont la frite" de la RTBF valent bien "Belges à domicile" de RTL-TVI. Les deux chaînes jouent sur le même registre de la connivence, du '-"sympa" et des héros du quotidien. Une tonalité relax et de proximité qui semble dire "nous avons peur de faire peur", "inutile d'ajouter l'angoisse à l'angoisse, misons sur le sourire." Un esprit qui rapproche le service public et le privé...

Un autre journalisme est-il possible  ?

Cette décision de ne pas rajouter à l’anxiété générale, cette volonté de faire bloc autour du pays et du gouvernement est logique… Mais pose question. Peut-on dire que l’heure n’est pas à la critique ? Qu’on verra plus tard? Qu’on laisse bosser un gouvernement minoritaire? Sur RTBF, on note effectivement, au JT, des sujets plus décalés, plus critiques, qui dépassent le débat sur les masques pour arriver au fond. Des deux côtés, on aborde aussi la détresse des sans-abris et des plus précarisés ou le désastre du secteur culturel. Mais en portion congrue parmi les reportages sur le retour du chant des oiseaux, la petite Juliette qui dessine pour les pensionnaires d'un home et les prêtres qui donnent la messe par webcam. On aimerait aussi du recul et de l’international en prioritaire. Plutôt que nous donner des chiffres partiels, des instantanés un peu partout, la télé devrait aussi parler, en profondeur, d’économie, de multinationales, d’état du monde, de politique internationale, de l'ONU, de la Syrie, du passé dont cette période est la conséquence… Sur Facebook, "Je ne parviens plus à regarder le journal télévisé de la RTBF" - le coup de gueule de Philippe Marczewski, auteur de "Blues pour trois tombes et un fantôme", a déjà été relayé plus de 500 fois en direct (sans compter les partages secondaires). Sur Instagram, la colère de Bouli Lanners contre le passage de David Clarinval au JT de la RTBF ("Vous n'êtes que des bouffons et vous me cassez les couilles.") a fait le buzz... Les consommateurs d'information prennent leurs responsabilités de citoyens et posent un regard critique sur un système médiatique confronté à une situation inédite. Ils devraient être entendus.

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