Les nouvelles (et insupportables) normes sociales du confinement

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Vous ne sortirez pas de ce confinement en étant un as de la cuisine, plus musclé et plus créatif ? Déculpabilisez.

“C’est maintenant ou jamais !” Confinés à la maison pour une durée indéterminée, certains saisissent cette opportunité pour se redécouvrir, apprendre de nouvelles compétences, prendre de bonnes résolutions comme si c’était le début d’une nouvelle année - c’est vrai que celle-ci n’a pas très bien démarré. Le tout avec le sourire, comme le montrent leurs selfies publiés en story sur Instagram. Marine gère la posture Sirsasana grâce aux cours de yoga en ligne, Mathieu a dépoussiéré son bouquin d’espagnol, Thomas partage sa morning routine pour motiver ses followers, Anaïs arrive au bout de son grand nettoyage de printemps et Juliette a enfin réussi à faire une babka. Les autres? Ils se disent qu’ils sont peut-être en train de “rater” leur confinement.

Libérés du travail au bureau, des interactions sociales et des déplacements superflus, nous sommes censés profiter de tout ce temps libre pour faire ce qu’on n’a jamais le temps de faire et redécouvrir les petits plaisirs oubliés. “Plus d’excuses”, répètent les médias et votre ami au chômage partiel. Bien que tout ne soit pas bon à jeter, les conseils pullulent sur les réseaux sociaux pour faire face à ce soi-disant vide. Mais pourquoi faudrait-il absolument le combler? “Dans une société dans laquelle la productivité est une valeur clé, on a beaucoup de mal à accepter l’idée que, durant un certain temps, nous ne serons pas productifs. C’est le socle de notre société néolibérale, le fait d’être actif”, explique Laura Merla, professeure de sociologie à l'UCLouvain.

Durant le confinement, nous devrions faire du sport, méditer, cuisiner de nouvelles recettes, dessiner, tout en travaillant et en se transformant en professeur-animateur pour les enfants. Problème: ces injonctions à vivre un confinement productif s’adressent seulement à une partie de la population: les privilégiés, celles et ceux qui ont le temps et les moyens.

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Objectif inatteignable… et stigmatisant

Tout le monde n’est pas égal face au confinement”, analyse Laura Merla qui observe des confinements “à plusieurs vitesses”. D’un côté, celles et ceux qui vivent dans une villa quatre façades, avec un jardin, qui peuvent faire du télétravail, sans être dérangés par leurs enfants relativement grands. De l’autre, celles et ceux qui vivent dans un logement minuscule, voire insalubre, où on s’entasse à six ou sept avec des enfants en bas âge. “Tous les messages que l’on voit passer sur les réseaux sociaux reflètent cette culture de la famille bourgeoise, fortement préoccupée par les questions de développement personnel”, poursuit la sociologue.

Même si les personnes entrent dans les conditions matérielles, cet idéal normatif de réussite et de développement de soi leur est “largement inatteignable”. C’est d’autant plus impossible que la classe supérieure est “une catégorie de la population qui a eu l’habitude d’externaliser une partie des tâches domestiques et des soins des enfants” et se retrouve aujourd’hui à devoir les assumer dans leur intégralité, explique Laura Merla. Pire encore, cet idéal est, selon elle, “stigmatisant pour le reste de la population qui, en temps normal, hors confinement, n’est déjà pas en mesure d’atteindre cet idéal et qui d’ailleurs ne le cherche pas spécialement”. 

Sois belle et reste chez toi

La professeure à l’UCL remarque également que ces injonctions à un “bon” confinement s’adressent plus particulièrement aux femmes. Pandémie ou pas, “elles doivent être belles, bien dans leur corps, d’excellentes ménagères. Elles doivent travailler de manière efficace, se muscler et ne pas se laisser aller, tout en étant extrêmement inventives pour occuper leurs enfants…” énumère-t-elle, dénonçant l’effet “extrêmement néfaste” de ces injonctions sur la santé mentale. Sans parler des publications sexistes et grossophobes qui sont rapidement apparues sur les réseaux sociaux après l’annonce du confinement.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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Pas (besoin) d’excuses

Disons-le franchement, il n’y a pas de bon ou de mauvais confinement. Chaque personne vit cette situation exceptionnelle comme elle le souhaite. Certains sont tout bonnement incapables d’ouvrir un livre, non pas par manque de temps, mais à cause de ce climat anxiogène. “On peut se permettre de ne pas être productif, si on n’arrive pas à l’être”, lance Laura Merla. Réussir son confinement est une idée abstraite pour la sociologue. Sur quels critères dirions-nous que l’objectif est atteint? Sortir de cette crise en bonne santé, sans rien tirer de ce temps confiné, est déjà amplement suffisant.

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