Avec le chômage temporaire, des entreprises font travailler leurs employés aux frais de l'Etat

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Des sociétés, principalement des petites structures, placent leurs employés au chômage économique mais leur demandent de travailler de chez eux. Une pratique illégale et qui pourrait coûter cher à l'Etat comme aux travailleurs.

Ça les touche, ça les mine, ça les empêche même parfois de se concentrer sur des tâches qu'ils ne sont précisément pas censés effectuer. Arnaud et Jérôme, employés au sein de jeunes start-up, sont confrontés à des employeurs qui leur ont demandé, ou s'apprêtent à le faire, de travailler malgré leur statut de chômeur économique. Un statut qui leur permet de toucher 70% de leur salaire brut, avec un plafond à 2754,76 euros, en compensation de la perte de revenu. "Pour moi, il n'y a encore rien d'acté mais je sens que l'idée est dans leur tête parce que si là où je bosse, les quelques employés et les patrons font ça, la boite économisera un truc comme 15-20 000 euros " signale Jérôme. Pour éviter de piétiner les efforts entrepris jusqu'ici, sa société a décidé de continuer à travailler mais l'absence de rentrées rend difficile le paiement de ses employés. "C'est la galère pour nous parce qu'on était occupé à grandir. Concrètement, je pressens que l'on va nous demander de passer au chômage en travaillant à 70%. Mais cela veut dire quoi, travailler à 70% ?"

Arnaud a lui déjà été confronté aux désidératas de sa boite. "Au départ, on nous a expliqué qu'on ne nous demandait rien, mais qu'on pouvait travailler si on le voulait pendant la période de chômage. Quelques jours plus tard, ma boss m'a finalement dit qu'elle avait besoin de moi et que la boite payerait le restant de mon salaire. On ne m'a pas demandé si j'étais d'accord et je n'ai pas eu grand-chose à dire..." Des demandes impossibles à prouver évidemment, puisque tout s'est fait par téléphone et sans laisser la moindre trace écrite.

Pour eux, compliqué de refuser. "Ce n'est pas une position agréable, on te fait comprendre que tu n'as pas trop le choix. On te fait sentir "l'esprit start-up", on te dit qu'il faut être solidaire parce que c'est une petite structure. Et en plus, t'as pas vraiment envie d'entrer dans un rapport de force avec le gars qui te donne du boulot..." concède Jérôme, qui peut cependant comprendre la tentation. "Des boites qui souffrent peuvent ressentir un sentiment d'injustice et vouloir le réparer comme ça. Mais tout le monde est dans la merde. J'ai le sentiment que ces boites trouvent ça normal, qu'elles ne se rendent ni compte de la fraude ni du poids qu'elles font peser sur leurs employés. Elles voient cette situation comme une opportunité. Mais une fois que tu as fait ça, tu ouvres la porte à d'autres abus."

Conscience de l'immoralité

Tous deux ont dans leur entourage des personnes à qui l'on a proposé plus ou moins la même chose. "On en parle autour de nous et des gens nous disent "ah oui, nous aussi on vit ça", signale Arnaud. Preuve que la pratique n'est pas rare. Nous avons essayé de contacter leurs connaissances mais toutes ont refusé, de peur de mettre leur job en péril. Selon nos deux interlocuteurs, ils sont eux aussi très mal à l'aise face à la situation, conscients de son immoralité. "Les premiers jours, cela m'a mis hors de moi, m'empêchant même de bosser, précise Arnaud. C'est tellement débile, je fais un don aux hôpitaux puis ma boite me paie en ponctionnant l'argent de l'Etat..."

La pratique, qui s'assimile à de la fraude sociale, est "scandaleuse" pour Nicolas Deprets, porte-parole de la FGTB, et pourrait coûter un paquet d'argent à l'Etat qui n'a pas besoin de ça. "Cela m'étonne car on est actuellement dans une dynamique positive et collaborative au niveau du G10 et des commissions paritaires. On essaye de concilier les intérêts sanitaires, sociaux et économiques. Et là, l'Etat se fait avoir deux fois : il paie le travail d'employés du privé et ne retouche rien sur ce travail, comme si c'était du noir." Il est suivi dans son analyse par Michael Maira, coordinateur du service d'études de la CNE. "Ça me révolte... On crée des abus à partir d'une situation compliquée pour tout le monde. Mais on savait que la créativité des entreprises était sans limites."

Les cas qui nous sont revenus proviennent de travailleurs employés dans des start-up. Et c'est loin d'être un hasard. "Ce n'est possible qu'au sein de sociétés qui ne disposent pas d'organe de concertation, signale Michael Maira. Dans une grosse boite, les syndicats seraient directement au courant et ne laisseraient pas faire. De plus, on croise dans les start-up des jeunes ultradynamiques qui savent que l'investissement personnel est survalorisé."

Et pas question pour lui de chercher à les comprendre, même si elles souffrent de la crise sanitaire. "Des outils collectifs ont été mis en place pour aider les sociétés. On sait que le premier poste de dépenses, ce sont les salaires. C'est pour cela que le chômage temporaire existe. Pour ce qui concerne les coûts fixes, c'est aux entreprises, aux politiques et au secteur bancaire de trouver des solutions. Mais elles existent, il n'y a pas de raison de recourir à la fraude."

Pas de sentiment d'impunité

Ni la FGTB ni la CSC n'ont encore été prévenues d'un tel cas. "Mais si on nous interpelle, il y aura directement une inspection, prévient Nicolas Deprets. Les entreprises risquent une grosse sanction pour un petit bénéfice." Mais alors que l'Etat et l'ONEM ont encore la tête à la gestion quotidienne de la crise, les entreprises risquent-elles réellement d'être sanctionnées ? Difficile à dire pour Michael Maira. "L'ONEM manque de personnel pour vérifier, il faudrait que des gens dénoncent leur boite et aient des preuves. Mais quand on connait la relation asymétrique qui règne dans certaines sociétés, qui va parler ?"

Conscients de la difficulté de dire non à son boss, Michael Maira et Nicolas Desprets insistent tout de même sur la nécessité de contacter un syndicat si votre employeur vous propose de travailler durant votre période de chômage temporaire. Car les travailleurs jouent aussi gros que leurs patrons. D'abord parce qu'ils ne peuvent compter sur aucune couverture en cas d'accident de travail. Pas le moment donc de faire tomber votre ordinateur sur votre orteil ou de vous brûler avec votre café. Ensuite parce que s'il est prouvé qu'ils ont travaillé durant leur période de chômage temporaire, il se peut que l'ONEM tente de récupérer les allocations a posteriori. Un risque dont les travailleurs-chômeurs de cette drôle de période doivent être au courant. Et on doute qu'ils le soient. "Le but n'est pas de faire paniquer les employés qui seraient dans le cas. Mais le risque existe en théorie, et il ne faut pas donner une impression d'impunité aux entreprises."

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