Chaud ! Des chefs solidaires aux fourneaux

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Habitués aux coups de feu et à l’agitation des cuisines, les restaurateurs belges en confinement tournent en rond. Certains ont donc désormais décidé de consacrer leur énergie à des initiatives qui viennent en aide aux plus fragiles et aux soignants. Une manière comme une autre d’oublier un temps leur propre situation.

Le visage barré par un masque de chantier blanc, Serena Scalzo et Francesco Cury sont capturés chacun à un bout de l’atelier de production de pâtes. Les doigts de la faiseuse de casarecce forment le « V » de la victoire. Le copropriétaire des restaurants Racines et Petit Racines tient quant à lui une boite en carton qui dévoile les petites torsades. Il y a quelques jours encore pourtant, ce dernier était chez lui, confiné comme tous les Belges dont le travail n’est pas jugé « indispensable ». Ses deux établissements fermés et la vente à emporter abandonnée, il tentait de s’occuper : ici avec une recette d’osso buco postée sur Instagram, là avec la playlist musicale de son salon. La vérité, c’est qu’il tournait en rond.

C’est un coup de fil passé à une association bruxelloise qui sonne l’alerte. Créée en 2016, l’asbl No Javel propose des paniers solidaires à prix libre qui répondent à un double objectif : lutter contre le gaspillage et la précarité. Francesco Cury cherche simplement à écouler quelques produits frais, mais il découvre une réalité qu’il ignorait jusque là : avec les mesures de confinement, de nombreuses familles déjà fragiles sont privées de leurs revenus « de débrouille », et donc peu ou pas indemnisées. Résultat : faire leurs courses est encore plus compliqué que d’ordinaire et No Javel fait face à une demande accrue d’aide alimentaire. 72 heures plus tard, 25 kilos de pâtes, soit 175 repas étaient préparés et empaquetés par Selena et Francesco. « Le temps est le bien le plus précieux et facile à offrir », postait ce matin l’équipe sur les réseaux sociaux.

#FeedTheNurses

Racines fait partie de ces restaurants qui depuis le début du confinement et leur fermeture, ont tourné leur activité vers ceux qui en avaient le plus besoin. Les initiatives sont aussi diverses que ceux à leur tête. Depuis le début de la crise, les distilleries Gervin, Rubbens, De Moor, Filliers et de Biercée fournissent en alcool des hôpitaux et des pharmacies afin de réaliser des tests ou produire le gel hydroalcoolique manquant. La coopérative Paysans-Artisans propose aux personnes isolées du Namurois de leur livrer leurs courses. À Bruxelles encore, MARI est un service de distribution alimentaire temporaire mis en place par une bénévole en collaboration avec le Marché de la Glacière. Pour 20 euros, elle livre des produits certifiés bio aux personnes vulnérables, isolées ou directement impliquées dans la gestion de la crise sanitaire — contaminés inclus.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Une publication partagée par Isabelle Arpin # Blablabla (@isabelle_arpin_chef) le

Dans la cuisine d’Isabelle Arpin aujourd’hui, c’est curry rouge thaï aux crevettes et cresson de fontaine. Loin de ses menus gastronomiques habituels, mais près des estomacs, la cheffe prépare des plats pour le personnel soignant de l’hôpital Erasme. À Charleroi aussi, la solidarité avec les hôpitaux fait s’activer derrière les fourneaux : un collectif enthousiaste et bénévole de chefs cuisine des plateaux-repas pour les infirmiers et médecins « en première ligne ». Isabelle Arpin, Fabrizzio Chirico, Alain Stennier, Geraldine Brangers ou encore Costantino Longo vont piocher dans leurs réserves ou font l’objet de dons de la part de leurs fournisseurs. En Flandre, c’est quelque 600 repas que le chef Lars Block est parvenu à livrer. Avec lui, le hashtag francophone #leschefsaveclesoignants devient international et #feedthenurses sert de cri de ralliement.

Tous touchés

C’est que comme le virus, les initiatives solidaires traversent les frontières. En France, le chef Guillaume Gomez a lui aussi déserté la cuisine de l’Elysée pour livrer des hôpitaux. La communauté Ecotable a également lancé un grand crowdfunding pour financer la préparation de 500 repas par jour, en collaboration avec une vingtaine de restaurateurs. À ce jour, la collecte permet déjà de distribuer 6 500 assiettes. Le dessert, lui, est proposé par Jacques Génin et ses 500 kilos de chocolat distribués aux centres de soins parisiens. Cette année, les cloches ont de l’avance et l’horeca le cœur sur la main.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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Mais de l’autre côté de l’Atlantique, alors que le coronavirus frappe durement une Amérique peu préparée, ce sont les travailleurs de la bouche eux-même qui font la file devant les soupes populaires. Dans le podcast du média culinaire « Bon Appétit », la voix du chef Edward Lee se brise lorsqu'il parle de ses collègues, qu’il retrouve à la porte de son projet Lee Initiative, qui fournit des vivres à cette communauté en détresse. Depuis l’annonce du confinement américain, la plupart d’entre eux sont totalement privés de revenus, déjà incertains en temps normal.

Ici aussi, on tremble. Si les aides de l’État permettent à chacun de vivoter individuellement, les restaurateurs font déjà savoir qu’elles seront loin d’être suffisantes pour sauver leur établissement. Même quand leur situation financière est positive en temps normal, entre les fournisseurs et les coûts fixes, les dettes s'accumulent rapidement. Les 4 000 euros proposés par la Région bruxelloise et les 5 000 euros de la Wallonie font alors une bien maigre consolation. Pour Francesco Cury, « le mal est déjà fait. En ce moment, je me concentre sur ma famille et sur les autres. Nous, on verra dans les semaines à venir ». Il ajoute : « Après ça, il ne s’agira pas de se réinventer. Il faudra d’abord tout remettre en question ».

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