Aux origines du con

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En cette période de confinement, les cons sont partout. Dans la file interminable au supermarché, dans les parcs publics, dans l'appartement du dessus... Profitez-en pour lire Histoire universelle de la connerie de Jean-François Marmion publie Une exploration à travers les âges d’un sujet inépuisable.

C’est quoi, ce fléau si répandu? “Le con est bête” tentait Psychologie de la connerie, le premier opus de Jean- François Marmion: gêneur ou gêneuse, bêta, personne limitée attentionnellement et intellectuellement… La connerie serait-elle le contraire de l’intelligence? Peut-être. Mais ce constat pose alors la question de sa perception, parce que le con, la conne, peut se montrer charismatique et emporter l’adhésion, ce qui questionne alors l’étendue de la connerie… de ses suiveurs. Si le premier tome évoque, pour définir la connerie, l’union de l’erreur, de la bêtise et de l’assurance, on navigue pourtant de l’incompétent au dictateur, de l’imbécile au leader fasciste. Et tous ces cons à des degrés divers se rassemblent sous la bannière plus ou moins large d’une combinaison entre ignorance et certitude de détenir la vérité, dans une sorte de continuum partant de l’imbécillité, passant par plus ou moins de prétention, pour se terminer par les formes les plus extrêmes de méchanceté et la nuisance consciente pure.

Vaste tableau!

Pourquoi la connerie est-elle si universellement répartie? Peut-être parce que “le doute rend fou”. Et que “la certitude rend con”. On deviendrait con par tentative d’échapper au doute, au vertige naissant d’une vision complexe et informée. Il serait dès lors plus commode, ou plus efficace, de s’approprier une “vérité”, un lieu commun, une croyance… L’époque donne l’impression - elle qui porte au pouvoir des hommes qui tordent le cou à la réalité si elle ne correspond pas à leur vision, et mène l’humanité à sa perte - d’une connerie paroxystique. A-t-on jamais été aussi con qu’aujourd’hui? Chaque période l’a pensé, prévient Jean-François Marmion, à l’initiative de cette ambitieuse entreprise de cartographie de la connerie. Et attention!, avertit encore Marmion dans son introduction à la compilation de plus d’une trentaine de textes: souvent, tel est con qui croyait prendre.

Les certitudes du doute

Paru début 2018, le premier opus proposait de cerner le phénomène par l’approche psychologique, tentant le portrait-robot du con, de la conne: personne qui s’écarte de la rationalité, adore les anecdotes, les cas individuels, est pétrie de croyances, aligne les lieux communs, déploie plus que tout autre des stratégies de sauvegarde de l’estime d’elle-même, est imprégnée de méfiance cynique (a priori négatifs sur la nature humaine et ses motivations). Bref, celui qui est persuadé que le con, c’est l’autre. Parce que c’est le regard jugeant qui fabrique le con, le jeune con, le vieux con, le sale con, le “con-con”, etc. Quand ce regard se fait collectif, la connerie démultiplie ses effets. Le texte ouvrant le second volume, Histoire universelle de la connerie, comble une lacune du premier: il piste les traces de l’origine du mot. Bien que son étymologie reste floue, un élément s’avère éclairant: dans son acception commune, il qualifie la bêtise humaine. Moins utilisé, le mot désigne aussi le sexe de la femme, un rapprochement qui souligne le sexisme d’une société dominée depuis longtemps par les hommes. Le petit pavé (dans la mare de la connerie), 500 pages, aborde nombre d’autres questions, passionnantes, comme “La connerie est-elle le propre de l’homme?” (homme étant ici utilisé dans son sens universel). Quand apparaît-elle, cette vaste mauvaise blague? Petit crochet par la création (biblique) du monde, connerie originelle, interroge l’intervention de Virginie Larousse à propos d’un Dieu parfait créant les très faillibles Adam et Ève. Retour, ensuite, au basculement du paléolithique (humains non violents) vers le néolithique. Théorie: les guerres, donc la connerie, apparaissent lors de la sédentarisation et du stockage de surplus de nourriture. Qui engendre le concept de “propriété”. Qui entraîne l’apparition des inégalités, des chefs-guerriers et des esclaves, avance la préhistorienne Marylène Patou-Mathis. Esclavagisme qui va de pair avec le début du patriarcat et de la domination masculine systématique. Plus largement, l’histoire ne serait-elle qu’une connerie de plus? Oui, si on la prend comme une machine à pondre des certitudes. À ce jeu, peu d’événements, périodes, grandes figures y échappent. Les quelque 35 textes, une dizaine de pages chacun, commis par des scientifiques ou des spécialistes se complètent, se contredisent parfois et dézinguent les évidences. Si certains s’éloignent du sujet, véhiculent certains raccourcis, partent dans tous les sens, ils secouent les biais scellés depuis longtemps dans les circuits de nos raisonnements: Moyen Âge barbare, médecine omnisciente, siècle des Lumières éclairant, transhumanisme comme un progrès, etc. Inépuisable, on vous dit.

On est toujours la conne d’un autre

Dans les quelques pages consacrées à “La grande saga du sexisme”, Martine Fournier, longtemps rédactrice en chef du magazine Sciences humaines, brosse un tableau de la connerie sexiste à travers les âges. Pour les grandes religions monothéistes, les femmes ne sont qu’orgueil, paresse et lubricité. Relatif répit au Moyen Âge, pendant lequel elles peuvent échapper à la tutelle maritale par… “le veuvage, le couvent, le talent, les armes ou le trône”, mais pas aux préjugés sexistes. Les reines de France? Manipulatrices, violentes, empoisonneuses. Plus tard, la révolutionnaire Olympe de Gouges, par exemple, autrice de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne et guillotinée, sera décrite comme “punie pour avoir oublié les vertus qui conviennent à son sexe en voulant être homme d’État”…. Dans l’histoire, chaque fois que des femmes réclament la place à laquelle elles ont droit, de “grands” hommes et leurs cohortes de suiveurs dégainent des arguments ramenant et réduisant les femmes à leur sexe, et dès lors responsables de tous les maux.

 

HISTOIRE UNIVERSELLE DE LA CONNERIE Éditions Sciences humaines, 494 p.

 

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