Police: en patrouille “Covid-19”

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Les policiers ont la lourde responsabilité de faire respecter les règles du confinement. Ils restent motivés, malgré les risques, les incertitudes sur les effectifs et la peur de ramener le virus à la maison.

Il est 11 heures, vendredi. Les inspecteurs Ludovic Laroche et Frank Vellemans, gilet pare-balles sur le dos, arme à la ceinture et, pour le premier, gants en latex dans la poche, arpentent des rues à l’odeur de javel. Tous deux sont entrés la semaine dernière dans la nouvelle patrouille “Covid-19” de la Zone Bruxelles Capitale Ixelles. Leurs missions sont claires: veiller au respect des règles du confinement, c’est-à-dire, essentiellement, le social distancing, l’interdiction de rassemblement, la fermeture des commerces non alimentaires et des restaurants. Premier arrêt, rue des Pierres, sur le chantier d’un ancien café. L’inspecteur Vellemans jette un œil à l’intérieur. Hier, on a dû les rappeler à l’ordre, car ils ne respectaient pas le mètre 50 entre chaque ouvrier. Ce n’est pas de la mauvaise volonté. Ces mesures sont nouvelles. Les gens doivent s’habituer. Aujourd’hui, tout est en règle. Le chef sait qu’il risque l’arrêt forcé des travaux…

Dans les rues pavées, quelques passants se promènent seuls. La marche à pied est autorisée, mais on interdit les arrêts. Avec le beau temps, c’est compliqué à faire respecter. Surtout le week-end, enchaîne son partenaire. Depuis le 18 mars, l’immense majorité des citoyens respectent les règles. Mais quelques récalcitrants persistent. Si la brigade a eu une journée relativement calme, les patrouilles Covid-19 de la zone au complet ont dressé 102 procès-verbaux en une journée. Mardi, il y a eu notamment ce night-shop qui proposait, sur sa devanture ixelloise, des masques prétendument “anti-coronavirus”. Par ailleurs, explique la police fédérale sur la base des contrôles routiers, un conducteur sur sept serait en infraction. C’est-à-dire qu’ils se déplacent sans raison valable, pour voir des amis par exemple.

Ce midi, sur le piétonnier, en face de la Bourse, huit individus sont assis sur des bancs flambant neufs. Gérer les sans-abri est particulièrement complexe… Je comprends votre situation, mais vous ne pouvez pas rester là. Allez marcher, restez maximum deux par deux”, leur lance l’inspecteur Laroche, les jambes légèrement écartées, le torse bombé et les mains sur la ceinture. La plupart se dispersent. L’un d’eux se lève face à lui. D’un bras tendu, le policier intervient: Respectez la distance de 1 mètre 50”. Ça parlemente un peu, mais les voix restent mesurées. Puis, l’homme part enfin.

La solitude du policier

Dans le quartier, toutes les enseignes sont éteintes, à l’exception des croix vertes des pharmacies et du panneau publicitaire qui domine le boulevard Anspach. Les inspecteurs entrent dans le Delhaize. Il semblerait qu’il y ait plus d’un client par dix mètres carrés, du moins au niveau des caisses. Le vigile et un employé sont invités à sortir le ruban rouge pour créer une file d’attente à l’extérieur. Le magasin fait 950 mètres carrés, on peut donc accueillir 95 personnes à la fois, c’est bien ça?, demande le vigile. Ludovic Laroche confirme et rappelle: Chaque client n’a droit qu’à 30 minutes à l’intérieur”.

Les infractions liées au confinement sont passibles d’une peine allant, sur base de la loi du 15 mai 2007 sur la sécurité civile et du Code de police, jusqu’à 500 euros d’amende et trois mois de prison ferme. Mais en cas d’outrage à agent, la sanction peut évidemment être bien plus sévère. En interpellant un individu en infractionCovid-19, un de nos inspecteurs s’est fait cracher au visage… En pleine épidémie d’un virus qui se transmet par la salive.” L’arrestation a eu lieu immédiatement. Il reviendra au juge de se prononcer sur la sanction. C’est pourquoi la police n’hésite plus à infliger l’amende sous forme de taxe de 50 euros à quiconque crache sur la voie publique. Ces dérapages représentent heureusement l’exception. À Bruxelles, comme en Wallonie. À Namur, on est surtout confronté à des jeunes qui n’ont pas conscience de la gravité de la situation et traînent dans les rues et les parcs”, renchérit le commissaire divisionnaire de la zone Namur Capitale Olivier Libois. ”Mais je suis globalement surpris par l’adhésion des citoyens et du personnel.”

Les inspecteurs restent sereins et ravis de lutter contre cette épidémie. Cela dit, tout n’est pas rose pour la police face à un coronavirus redoutable. En chemin vers la rue des Bouchers, dans un calme inédit pour le centre-ville de Bruxelles déserté de ses touristes, l’inspecteur Laroche se confie: En travaillant dans cette zone, on a l’habitude que ça bouge. Là, on ressent la solitude, le vide de la ville, c’est un peu inquiétant”. Il craint, avoue-t-il, de choper le virus et de le ramener à la maison. Aussitôt dit, aussitôt reconcentré. Il vérifie les restaurants aux portes closes. Chez Léon, une lumière est allumée. Rien d’illégal, cependant. Un employé le voit jeter un œil par la vitrine. On fait un nettoyage complet. On a fermé depuis le 14 mars. C’est une centaine de personnes au chômage… justifie-t-il sur le pas de la porte. Un commissaire à responsabilités issu d’une des plus importantes villes wallonnes, réclamant l’anonymat, ne mâche pas ses mots:D’accord, on nous donne des gants en latex pour intervenir et parfois, un masque. Mais les équipes ont la trouille. Ce virus, on ne le connaît pas. Certains sont réticents à se rendre au travail et ont pris leurs congés maintenant, ou leurs récups, pour ne pas être envoyés en mission. Les forces de l’ordre comptent il est vrai des cas positifs dans leurs rangs. La police fédérale refuse de communiquer les chiffres, mais on nous dit par ailleurs que la tendance suit celle de n’importe quelle grosse structure publique ou entreprise. Ce qui rend les effectifs fragiles.

Par souci de sécurité sanitaire, dans la zone rurale Orne-Thyle, 4 membres du personnel, sur les 86, ont très tôt été écartés en raison de leur âge ou d’une santé précaire. Une dizaine de personnes sont par ailleurs tombées malades, et donc mises en quarantaine au moins sept jours. Ils reviennent bientôt et je note surtout la grande motivation du personnel, positive la commissaire divisionnaire Sylvie Delvaux. On est entré dans un système où les membres du personnel se rencontrent le moins possible. Nous avons diminué les missions moins essentielles. On reçoit encore sur rendez-vous les citoyens désireux de porter plainte pour des faits graves uniquement. Nous avons par ailleurs maintenu deux équipes en permanence pour assurer la sécurité et veiller aux règles de confinement. Si on perd du personnel, on passera à une seule équipe…

Police en télétravail

Les zones peuvent modifier l’organisation du temps de travail en atteignant les plafonds légaux pendant ce genre de crise. Les policiers, confirment les inspecteurs Vellemans et Laroche, peuvent travailler plus longtemps, jusqu’à 12 heures par jour et 7 jours de suite. Environ 60% du personnel du pays a été renvoyé à la maison pour télétravailler ou se documenter, précise le président de l’antenne “Police” du Syndicat libre pour la fonction publique Vincent Gilles. Ils représentent une réserve capacitaire afin de pouvoir assurer le travail sur le long terme.” Olivier Libois enchaîne: Nous mettons tout en œuvre pour limiter les contacts. Nos équipes opérationnelles ont des gants à disposition et des masques à donner aux personnes interpellées si elles sont malades afin de se protéger elles-mêmes. Le contact physique doit n’avoir lieu que lorsque cela s’avère absolument nécessaire”.

La marge d’action des policiers de première ligne est néanmoins limitée. Les premiers jours, l’atmosphère était au dialogue et à la sensibilisation. Désormais, la fermeté est de rigueur. Si infraction il y a, et refus de se soumettre aux règlements, l’inspecteur Laroche et l’inspecteur Vellemans n’hésiteront pas à verbaliser. Mais, près de la galerie de la Reine, ce dernier regrette:Les mesures sont sujettes à interprétation. Par exemple, ce magasin de miel peut-il rester ouvert? C’est de l’alimentation, mais ce n’est pas une friterie non plus, où on peut acheter à emporter… De plus, les gens mentent. Si on les suivait, on en trouverait certainement qui rendent visite à leur mère ou leur ami. Ce qui n’est pas autorisé. Selon moi, pour éradiquer ce virus, on doit aller vers des conditions plus strictes de confinement”.

Le retour du “snelrecht”?

Notre commissaire wallon énervé va plus loin: Imaginons le cas où le type est en aveux – ce qui n’arrive jamais -, alors il devra être entendu. Sauf que dans notre zone de police, on a reporté nos auditions sans privation de liberté. Dans ce cas précis, comme la peine est inférieure à un an de prison, je ne peux pas l’arrêter. Si un P.-V. est dressé aujourd’hui, la comparution aura lieu quand? Dans deux ans? De plus, il est complètement fantasmatique de penser qu’un juge va condamner quelqu’un pour ça, même si je ne vais pas m’avancer à la place du parquet”. Il poursuit: Il serait temps de revenir au “snelrecht”, cette loi sur la comparution immédiate votée avant l’Euro 2000 pour stopper les hooligans. Elle consiste à priver un individu de liberté pour le faire comparaître devant le juge dès le lendemain avec un avocat commis d’office. La mesure est extrême, mais la crise du coronavirus est extrême”.

Tous, au sein de la police, à commencer par les deux inspecteurs bruxellois (Juger n’est pas notre boulot) ne partagent pas cette vision de la sécurité publique et de la justice. Vincent Gilles conclut: Les décideurs font ce qu’ils peuvent avec le contexte et les moyens dont ils disposent. Oui, il manque de masques. Oui, il manque de gel hydroalcoolique. Oui, il est probable qu’au fil des semaines, les collègues seront de plus en plus nombreux à être infectés et malades. D’où la nécessité de construire une réserve capacitaire et de continuer à faire de la prévention sur le coronavirus et le respect des règles en matière de confinement, une priorité”.

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