Non, le coronavirus n'est pas (du tout) une bonne nouvelle pour l'environnement

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Le confinement et l'arrêt de l'économie ont des effets directs et, semble-t-il, bénéfiques sur l'environnement. Nous sommes nombreux à nous en réjouir mais apparemment, nous allons un peu trop vite...

Depuis le début de l'épidémie, on se raccroche ardemment au peu de bonnes nouvelles que l'on peut trouver. Parmi elles, les effets bénéfiques du confinement sur l'environnement. Meilleure qualité de l'air dans les villes, émissions de CO2 en baisse, diminution de la pollution sonore... Mais tout cela n'est qu'illusion. À terme, le Covid-19 pourrait réduire à néant tous les efforts entrepris jusqu'ici. C'est l'avis de François Gemenne, chercheur à l'ULiège et membre du GIEC.

Pourquoi est-il illusoire de penser que les effets actuels du coronavirus sur le climat seront durables ?

François Gemenne : "Pour trois raisons. D'abord, après une crise il y a toujours un rebond. On notera donc une augmentation des gaz à effets de serre, comme on l'a vu après la crise de 2008. Elle apparait d'ailleurs déjà en Chine. Ensuite, je crains que les politiques de lutte contre le réchauffement climatique passent au second plan. Les Etats auront consenti beaucoup d'efforts pour sortir de l'épidémie, ils n'auront probablement pas envie d'en remettre une couche. La Tchéquie et la Pologne ont d'ailleurs déjà demandé l'abandon du Green New Deal. Enfin, énormément d'argent va être réinjecté dans l'économie sous forme de plans de relance dont l'ampleur sera inédite dans l'histoire récente. Et la plupart des pays se préparent à soutenir le secteur des énergies fossiles. Les secteurs polluants s'apprêtent à recevoir une bouée de sauvetage inespérée de la part des Etats."

Lesquels ?

FG : "Les Etats-Unis ont prévu un plan à 2000 milliards de dollars pour soutenir les compagnies pétrolières, aériennes et même le secteur des croisières... Le Canada a aussi annoncé un plan massif pour aider les secteurs pétrolier et gazier. De son coté, la Chine a décidé de construire des centrales à charbon pour relancer son économie. Jusqu'ici, seule la Corée du Sud a annoncé vouloir intégrer l'écologie dans son plan de relance."

Pour certains gouvernements, l'épidémie de coronavirus semble le prétexte parfait pour enterrer leurs efforts écologiques.

FG : "L'épidémie a bon dos. La Pologne et la Tchéquie ne sont pas les pays les plus touchés par le virus mais ils en profitent. Aux USA, l'Agence de protection de l'environnement a suspendu l'ensemble des lois environnementales. Plus aucune ne peut être appliquée actuellement. Les pays ont la tête dans le virus et je pense que l'on va rater une opportunité historique de repartir d'une feuille blanche. On va pêcher par défaut d'anticipation."

Certains de nos pays seront-ils aussi tentés de marcher sur les efforts promis ?

FG : "C'est difficile à dire, cela dépendra de la gestion de l'épidémie dans chaque pays. Mais quoi qu'il arrive, l'Europe n'en sortira pas grandie..."

L'UE promet pourtant de tirer les bonnes leçons.

FG : "Pour moi, elle en sortira en lambeaux. Il y aura un impact sur la cohésion de l'UE. Les Italiens estiment qu'on les a laissés tomber. Ils ont un grand ressentiment envers l'Europe, qui s'ajoute à l'impression d'abandon vécue durant la crise des réfugiés. Des reproches que pourrait, à terme, aussi faire l'Espagne. Et en plus de ce manque de solidarité, on note un manque de cohésion dans les mesures prises. Des pays historiquement très proches, comme la Belgique et les Pays-Bas, ont fermé leurs frontières. Ce n'est pas anodin... Cela aura des conséquences sur les ambitions climatiques européennes, qui seront à la fois reportées et abaissées."

Les effets positifs temporaires permettent-ils tout de même de tirer des conclusions sur les mesures à prendre pour lutter contre le réchauffement climatique ?

FG : "On savait déjà ce qu'il fallait faire avant l'épidémie, mais elle offre une démonstration en temps réel. Cela dit, même avec le confinement, une économie à l'arrêt et un trafic aérien au point mort, on ne baisse nos émissions que de 25%. J'aurais franchement pensé que les résultats seraient encore plus spectaculaires. C'est cependant dû au fait que les économies ont ralenti de manière différée."

Dans quel état d'esprit est la communauté scientifique ?

FG : "Certains anticipent un autre scénario. Si la crise s'éternise, qu'elle fait beaucoup de morts et que la récession dure, l'économie décarbonée s'imposera d'elle-même et aura peut-être une chance de montrer ce qu'elle vaut. Mais ce n'est pas vraiment ce qu'on peut appeler un scénario optimiste..."

Quel rôle auront les citoyens à la sortie de l'épidémie ?

FG : "On voit déjà poindre des initiatives écolos et des mécanismes de solidarité. Il y aura aussi probablement une revalorisation des services publics. Mais ils devront faire pression pour que l'on ne remette pas une pièce dans la machine. D'ailleurs certains activistes pensent malin de déclarer que nous vivons une répétition avant le changement climatique. C'est dangereux car cela installe l'idée dans la population qu'il faudra vivre claquemuré chez soi et arrêter l'économie pour s'en sortir. Les gens, qui sortiront d'une période très difficile, risquent d'avoir une réaction épidermique face aux mesures en faveur du climat."

Vous terminez votre thread avec une certaine ironie, en prédisant une possible défaite de Donald Trump aux élections présidentielles de novembre. Est-il en danger ? 

FG : "Les élections américaines se concentrent principalement sur l'état de l'économie. La population attend du gouvernement qu'il la maintienne en forme. Pour elle, et encore plus pour l'électorat de Donald Trump, la santé est une responsabilité individuelle alors que le gouvernement n'a qu'à se préoccuper de l'économie. Et elle tournait bien. Mais là, le nombre de chômeurs a explosé et le Dow Jones a fortement chuté. Si les chiffres ne sont pas bons au moment de l'élection, il ne pourra plus faire valoir ce qui était son meilleur argument. "Oui je suis grossier et je m'embrouille avec tout le monde, mais notre économie se porte à merveille !" Si ce n'est plus vrai, il sera en danger. Et s'il perd, cela aura un impact sur la lutte internationale contre le réchauffement climatique."

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