L'explosion des affiliations syndicales

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Les mesures de chômage temporaire poussent de nombreux Belges à demander une carte de membre. Pour quelles conséquences?

«Il y a des dossiers qui rentrent tous les jours. C'est un peu le mythe de Sisyphe. On vide nos boîtes mail et elles se remplissent de nouvelles demandes. Chacune est liée à une demande d'affiliation. On n'a pas encore le recul nécessaire pour faire une évaluation, mais ce sont tous les jours des milliers d'affiliation en plus », explique la FGTB. «C'est comme ça depuis le début du mois. On est en flux tendu ! », glisse la CSC. «Chaque jour, on reçoit des nouvelles demandes », constate la libérale CGSLB. Que ce soit une « explosion » chez les Rouges, une « hausse substantielle » chez les Verts ou «une augmentation régulière» chez les Bleus, les trois principales organisations de défense des travailleurs du pays enregistrent une vague massive de demandes d'adhésion. Il ne faut pas être un devin pour comprendre. Plus d'un million de Belges sont placés sous chômage temporaire en raison de la crise du Coronavirus. Or, il faut passer par un organisme de paiement dans notre pays pour toucher ses allocations de chômage : les syndicats ou la Caisse auxiliaire de paiement des allocations de chômage (Capac). Laquelle explique d'ailleurs sur son site Internet être aussi fortement sollicitée.

Quelles démarches pour le chômage économique ?

Les démarches ont été fortement simplifiées. Employeurs et travailleurs ne doivent plus rendre chacun qu’un formulaire. « La communication de la ministre a été assez malheureuse. Elle a pu donné l’impression que tout le monde allait recevoir ses allocations de façon automatique. Ce n'est pas le cas ! », insiste Nicolas Deprets, porte-parole de la FGTB. Les entreprises doivent donc envoyer un document à l'Onem ou à un secrétariat social, les travailleurs compléter le formulaire en ligne de la Capac ou d'un syndicat. Combien ça coûte ? Du côté de la FGTB, un chômeur complet débourse mensuellement 8 à 12 euros, un travailleur actif de plus de 21 ans en temps plein ou au chômage temporaire 12,90 à 15 euros. Les tarifs ne diffèrent pas sensiblement à la CSC (4 à 18 euros) et la CGSLB (5,3 à 16,6 euros). Précisons qu'une affiliation syndicale donne droit à d'autres avantages et services. Parmi les plus importants, figurent les conseils juridiques ou l'assistance d'un avocat en cas de litige avec son employeur. « Je trouve que beaucoup de tabous et de fausses idées sur les syndicats sont en train de tomber. Mon numéro de gsm fut un moment disponible sur le site et beaucoup de personnes m'appellent du coup pour des conseils. On m'a demandé pourquoi il fallait payer 12 euros. J'ai dit 'parce que vous m’avez en ligne'. Les gens comprennent qu'il y a un vrai service », explique un porte-parole.

Un afflux difficile à gérer

Un million de chômeurs économiques et donc autant de formulaires à traiter en un temps record. Il ne s'agit plus du châtiment de Sisyphe, mais plutôt des 12 travaux d'Hercule. Le challenge est de taille. «Il faut à la fois gérer les demandes de nos membres, mais aussi les demandes d'affiliation des autres personnes et leurs demandes », explique Olivier Valentin, président du syndicat libéral. Les trois organisations ne le cachent pas : la surcharge de travail est énorme. Les journées de travail s'allongent et les autres services viennent en renfort. Mais tous portent le même message : On y arrivera. Olivier Valentin explique : «C'est compliqué, mais il y a une solidarité interne. Les collègues d'autres services viennent aider. Ce n'est pas facile, mais tout le monde est sur le pont ». Le porte-parole de la CSC embraie : «On a réorganisé les services et le formulaire en ligne aide beaucoup. On reçoit aussi de nombreuses questions et on fait en sorte d'y répondre. C'est du flux tendu, mais on tient ». Du côté de la FGTB, on parle d'une mobilisation générale. «On fait tous en sorte de tenir cet engagement de payer tout le monde en temps et en heure ».

La fin de l'érosion ?

L'actuelle vague d’affiliations pourrait permettre de renforcer les syndicaux de plus en plus clairsemés. Elle conclut en effet une demi décennie d'effritement du nombre des adhésions. La FGBT et surtout la CSC, les deux grands syndicats du pays, ont ainsi perdu, entre 2014 et 2016, quelque 90.000 affiliés. Soit 2,5 % de leurs membres. En nombre d'affiliés, la CSC restait toutefois en 2018 sur le podium (1.530.000), devant la FGTB (1.515.000) et la CGSLB (environ 300.000). Notons que, malgré ces chiffres en baisse, les effectifs syndicaux belges restent une quasi exception mondiale. En cause surtout leur rôle dans le paiement des allocations de chômage. « Si cette vague d’inscriptions se maintient, cela pourrait infléchir la tendance de ces dernières années. La Belgique est un pays ou le taux d'affiliation reste très élevé, juste en dessous des pays scandinaves qui ont un taux de 80%. Chez nous, 50% des salariés actifs sont syndiqués, sans compter les chômeurs et les pensionnés », explique Esteban Martinez, professeur de sociologie du travail à l'ULB.

Comment expliquer l'érosion récente ? Un constat d'abord: celle-ci coïncide plus ou moins avec les débuts de la Suédoise de Charles Michel (MR). Directeur général du Centre de recherche et d'information socio-politiques (Crisp), Jean Faniel convient que les débuts sont concomitants, mais précise qu'il est seulement possible aujourd'hui d'émettre des hypothèses : « Est-ce que c'est à cause de leur combativité à l'époque ? Que certains l'aient jugée trop ou pas assez forte ? Il y a aussi d'autres éléments, notamment les mesure d'exclusions au allocations de chômage du gouvernement Di Rupo (PS) entrées en vigueur en 2015. Cela a vraiment pesé sur les affiliations syndicales et donc aussi sur leurs finances ». De nombreux jeunes n'ont donc pas en effet demandé une carte de membre. Or, les moyens financiers des syndicats viennent de leurs cotisations. Pas vraiment de l'indemnité que leur donne l’État pour traiter chaque dossier. « Cela coûte bien plus cher a l’État de le faire via la Capac que via les syndicats ».

« Des colosses au pieds d'argile »

Pour Jean Faniel, la situation actuelle fait fort penser aux... années 20 et 30. « Dans ces années de crise, on a aussi vu beaucoup de travailleurs s'affilier à un syndicat. Il y a à la fois la volonté d’être protégé dans le cadre de son boulot et celle d'adhérer à une caisse de paiement d'allocations de chômage. Cela pourrait être entre guillemets une bonne nouvelle pour les syndicats de voir remonter leur nombre d'affiliés. Mais certaines questions se posent : est-ce que ce sont de vrais affiliés et de vrais militants syndicaux ? Où est-ce qu'à la première éclaircie venue ils seront partis ? Ça donne en tout cas aux syndicats un boulot administratif monstrueux », explique le docteur en sciences politiques. Celui-ci rappelle aussi le rôle important de défense des travailleurs joué en période de crise par les syndicats. «On voit beaucoup ces derniers jours de sorties médiatiques pour défendre les travailleurs de certains secteurs critiques. Bref, au final, cette force comporte aussi une faiblesse. On parlait dans les années 20, mais aussi 70 et 80 de colosses au pieds d'argile. C’est une image pertinente. Au fond, ce sont des périodes de crise et nous sommes en période de crise, il faut le reconnaître».

Contrairement aux apparences, un nombre d'affiliés plus élevé ne signifie pas une hausse du pouvoir syndical. Professeur d’économie à l’UCL et chercheur à l’IRES, Bruno Van der Linden explique: "En pratique, dans toutes les études, le taux de syndicalisation est rarement un indicateur pertinent. Le pouvoir que les syndicats détiennent ne tient pas nécessairement à son taux d'affiliés. En France, par exemple, le taux est extrêmement bas et les syndicats y ont malgré tout un certain pouvoir".

Esteban Martinez en est persuadé : le recours massif au chômage temporaire n'explique pas tout. En cette période de crise, les travailleurs se rendraient compte de l'importance du parapluie syndical. « Je constate que beaucoup d’entreprises ont négligé les risques sanitaires et que l’activité a continué à fonctionner. Finalement, c'est toujours l'employeur qui a le dernier mot et qui peut décider de qui va être mis en télétravail ou non » , explique le sociologue. « Le travailleur peut difficilement dire non. Tout le monde constate que le seul acteur qui peut faire entendre leur voix dans l’entreprise et les médias, c’est le syndicat". Une vision que la CSC souhaite aussi mettre en avant. «Quand on est soumis à une crise forte, on voit l'importance d'avoir un système de protection sociale renforcé. Le rôle des syndicats ces prochaines semaines va inévitablement être capital », assure son porte-parole.

Bruno Van der Linden ne partage pas le même avis: "Ces affiliations supplémentaires sont très probablement liées au fait que les personnes veulent un traitement rapidement de leur dossier de chômage temporaire. Il n'y a pas d'autres motivations là derrière. La Belgique est déjà un pays qui a un taux d'affilliation assez élevé, par rapport par rapport à des pays comme la France. On ressemble plus à des pays nordiques qu'à la France ou d'autres pays latins".

Des syndicats longtemps divisés

L'ultra majorité des chômeurs recourent à un syndicat pour le paiement de leurs allocations. Et à ce petit jeu-là, la FGTB se taille la part du lion. D'après ses chiffres, celle-ci gère 42% des transactions, contre 41 pour la CSC, 11 pour la Capac et 6 pour la CGSLB. La pertinence d'assurer une telle mission n'est pourtant pas toujours allée de soi dans le passé. « Dans les années 30, en tout cas du côté du syndicat socialiste, cela avait engendré des débats internes. Certains, disaient que cela générait beaucoup de travail administratif, alors que ça n'amenait pas des affiliés vraiment combatifs. D'autres, notamment en Flandre, voyaient plutôt ça comme un avantage qui allait renforcer les mouvements syndicaux avec de nouveau cotisants et une plus large syndicalisation du monde du travail », explique Jean Faniel. «C'est la deuxième option, c'est-à-dire celle qui a insisté pour garder le paiement des allocations, qui l'a emporté. Lors de la naissance de la sécurité sociale en 44-45 telle qu'on la connaît aujourd'hui, les syndicats ont donc conservé cette fonction de versement des allocations de chômage ».

Quel intérêt à poursuivre le versement des allocations?

La gestion des paiements d'allocations de chômage fait perdre de l'argent aux syndicats. L’État leur donne certes une indemnité pour traiter chaque dossier, mais celle-ci ne couvre pas complètement le véritable coût horaire. «L'argent payé par l'Onem aux syndicats ne tombe pas sur le compte en banque de la FGTB. Ce sont des caisses différentes, tout comme les administrateurs », insiste, pour sa part, Nicolas Deprets. Oui mais alors pourquoi poursuivre une activité déficitaire ? Le syndicat socialiste parle d'une « responsabilité ». Il est vrai que ces organisations ont à cœur de défendre les intérêts des travailleurs. Une autre raison, plus prosaïque, existe : le gain de nouveaux affiliés. Voilà les rangs renforcés par de nouveaux membres et donc... de nouveaux cotisants. Remis en question avec une régularité de métronome par la droite, l'actuel système de versement des allocations semble avoir encore de beaux jours devant lui.

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