L’Europe aux soins intensifs ?

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Face au Covid-19, la réponse des États membres a manqué de coordination et de cohérence. Et si cette crise révélait avant tout les carences du modèle européen ?

Chacun pour soi et sauve qui peut. Serait-ce la nouvelle devise de l’Union Européenne ? Il y a matière à se poser la question, à l’heure où le Vieux Continent arbore un front pas des plus unis face au Covid-19. C’est que les 27 n’ont pas semblé agir de concert pour répondre à la crise, d’où une cacophonie assez inaudible : les mesures de confinement ont été prises au niveau national, à des moments et selon des modalités différentes.

Quand elles ont été prises… Alors que l’Italie se barricadait dès début mars, les Pays-Bas n’ont toujours pas instauré de confinement généralisé, et suivent pour le moment une autre stratégie face au virus, dite de l’immunité collective. Même chose en Suède, où les bars, restaurants et les écoles primaires restent ouvertes jusqu’à nouvel ordre. Le manque d’approvisionnement en matériel médical a aussi occasionné des frictions, des situations qui, si la crise n’était pas si grave, feraient sourire. La République Tchèque a ainsi gardé plus de 600 000 masques et respirateurs envoyés de Chine, et qui étaient destinés à l’Italie. Une erreur, selon Prague, qui a fini par rendre le matériel.

Tout cela fait donc un peu désordre et interroge : l’Union Européenne est-elle encore bien… unie ? Pour Amandine Crespy, chercheuse et enseignante à l’ULB et spécialiste de la politique de l’intégration européenne, le Covid-19 agit comme révélateur des manquements de l’Europe. « En tout cas, cette crise est une sorte de stress test pour l’Union, pour sa raison d’être » explique la chercheuse. La réaction est clairement désordonnée. Maintenant, il faut rappeler que les affaires sanitaires sont une compétence des États ». L’article 168 du Traité sur le Fonctionnement de l’Union Européenne (TFUE) est en effet clair : l’Europe n’a pas de compétence en matière de politique de santé, même si elle doit assurer une coopération entre ses membres sur la question.  

« Il n’empêche, poursuit Amandine Crespy, certaines décisions donnent un peu l’impression qu’elles ont été prises comme pour dire : regardez, on agit, on réagit à la crise collectivement. » Et la chercheuse d’interroger la pertinence de mesures comme celles de la fermeture des frontières de l’espace Schengen (qui comprend 22 membres de l’UE, plus l’Islande, la Norvège, la Suisse et le Liechtenstein). « Il y a débat au sein de la communauté scientifique, mais on peut se demander si la fermeture des frontières est vraiment efficace pour stopper la pandémie, au lieu d’interdictions de circulation au sein même des États, par exemple dans les zones les plus touchées ».

La solidarité pour répondre à la crise

Outre l’aspect sanitaire, les 27 affichent également un ordre des plus dispersés dans la bataille économique qui s’annonce. Pour se relever de l’onde de choc Covid-19, Berlin annonce un plan de soutien à l’économie allemande de plusieurs centaines de milliards d’euros ; Rome ne prévoit pour l’instant que 7,5 milliards pour soutenir l’économie italienne, alors que le pays est le plus touché par le virus. Pour Amandine Crespy, l’Europe accuse un vrai déficit de solidarité. « On va voir quelles dispositions seront prises à l’avenir, mais oui, la solidarité sur les plans économiques et financiers est capitale : comment justifier, pour le projet européen, que les États les moins touchés par le virus n’aident pas les États les plus touchés, que les États les plus riches n’aident pas les États les plus pauvres ? ».

Encore davantage que pendant, c’est dans l’après-crise que l’Union Européenne sera attendue au tournant. « Quels seront les réponses économiques et financières de l’UE ?, questionne la chercheuse. Est-ce que les aides européennes accordées seront encore conditionnées à des réformes structurelles, austéritaires, qui bien souvent consistaient en la baisse des dépenses publiques et dans des mesures d’économie dont on voit les effets actuellement dans les hôpitaux ? ».

De la manière de répondre à ces questions pourraient bien dépendre le futur de l’Europe selon la chercheuse, qui conclut : « La réponse à la crise doit être collective, solidaire sur le plan fiscal, notamment. Sinon le fossé va encore s’agrandir entre les citoyens et l’Union, entre ceux qui critiquent l’Europe, qui ne voit en elle qu’une source de contraintes. »

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