Jane Birkin: "J’ai besoin de rencontres pour avancer"

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Confinement oblige, prenez le temps de (re)lire et de réécouter Jane Birkin, l'une de dernières icônes de la chanson française, rencontrée pour sa tournée où elle reprend Serge Gainsbourg en mode classique.  

Après ses Munkey Diaries, qui retraçaient sa vie de 1957 à 1982, Jane Birkin publiait en octobre dernier Post-scriptum aux éditions Fayard. Ce deuxième recueil de ses carnets intimes débute par sa “nouvelle vie” avec Jacques Doillon et son ressenti suite à sa rupture avec Serge Gainsbourg. La dernière page de Postscriptum date, pour sa part, du 11 décembre, jour où sa fille Kate Barry est décédée. “J’étais à Besançon lorsque j’ai posé les derniers mots dans mon journal intime. À la mort de Kate, je n’ai plus eu la force d’écrire.” Anéantie par cette disparition et secouée par la maladie, Jane Birkin a pourtant trouvé la force de se relever. Et elle reste plus que jamais en mouvement aujourd’hui. Déclinaison de la tournée Gainsbourg symphonique au cours de laquelle elle s’était produite le 2 septembre 2017 au château de La Hulpe avec l’Orchestre philharmonique de Liège, son nouveau spectacle Birkin/Gainsbourg, Symphonie intime, s’est arrêté à deux reprises chez nous au mois de février. “J’y interprète des chansons de Serge puisées dans son répertoire, le mien et celui de ses autres interprètes. Le compositeur japonais Nobuyuki Nakajima m’y accompagne au piano et dirige les sept musiciens classiques. Après les dates avec grand orchestre, je souhaitais emmener ce spectacle dans des salles où le classique ne s’invite pas souvent.”

Parallèlement à votre tournée, vous avez décidé l’année dernière de vous raconter au travers de vos carnets intimes. C’était une forme de soulagement suite à la disparition de Kate?
JANE BIRKIN - Rassembler et mettre de l’ordre dans ces carnets intimes n’a pas été un soulagement. J’ai beaucoup douté lorsque j’ai travaillé sur ces deux recueils. Qu’est-ce que je dois garder? Où dois-je couper pour ne pas ennuyer les gens? C’est une tradition très anglaise de tenir un carnet intime. J’ai commencé à écrire dans “mon” journal dès l’âge de onze ans, quand j’étais au pensionnat. Chaque soir ou presque. Quand j’ai rencontré Serge, j’ai continué. Sans doute parce que je n’avais personne d’autre à qui me confier, hormis à mon singe Monkey (une peluche qu’elle a reçue de son oncle. C’est ce singe qui a inspiré le titre Munkey Diaries/Journaux d’un singe - NDLR). Il y a des carnets que j’ai perdus et donc des épisodes de mon existence qui sont moins documentés. Je ne voulais pas trop évoquer non plus mes problèmes de santé, seulement relater l’une ou l’autre visite à l’hôpital pour citer toutes ces femmes et ces hommes dévoués qui m’ont aidée. En fait, j’ai essayé d’être honnête et pudique.

À la lecture de Munkey Diaries, nous découvrons que Serge est un grand timide lorsqu’il vous rencontre en 1968. C’est un trait de sa personnalité qu’on oublie aujourd’hui.
Il était encore plus timide avant notre relation. Avant que je ne rentre dans sa vie, Serge avait réussi à conquérir Brigitte Bardot, qui était alors la femme la plus désirée du monde. Ça l’a rassuré et lui a donné un peu de confiance auprès des femmes. Lors de nos premiers rendez-vous, il était galant, cherchait ses mots, me marchait sur les pieds quand nous dansions. Il y avait beaucoup de maladresse dans son approche, mais c’est ce qui m’attirait. Je trouvais ça romantique. Aujourd’hui, en grosse partie à cause de YouTube, on retient surtout le côté Gainsbarre et ses déclarations provoc, comme le “I want to fuck her” lâché chez Drucker en évoquant Whitney Houston. Mais ce n’est pas le vrai Serge. Le terme qui lui colle le mieux, c’est “candide”.

Entre “Abbey Road” des Beatles, le festival de Woodstock, le premier pas sur la Lune et “Let It Bleed” des Stones, on a aussi célébré en 2019 les 50 ans de votre duo Je t’aime… moi non plus. Quels souvenirs gardez-vous de cet enregistrement?
Ma partie vocale sur cette chanson a été enregistrée très vite. Serge devait s’attendre sans doute à provoquer un scandale. Moi, je ne me rendais pas compte, je le suivais. J’étais dans un tourbillon. Sur les premières pochettes du 45 tours, le label avait écrit “Interdit aux moins de 21 ans”, comme pour les films porno. C’est une chanson qu’il a toujours estimée. C’est son seul titre qui a été classé dans le hit-parade anglais. Il est monté jusqu’à la treizième place des charts. Du jamais vu alors pour une chanson interprétée en français. Encore aujourd’hui, dès que je mets les pieds à Londres, on me parle de Je t’aime… Les Anglais ne savent pas que Gainsbourg a écrit La javanaise.

ll y a des chansons de Serge qui vous mettent mal à l’aise aujourd’hui?
Sur un plan musical, j’ai eu longtemps du mal avec les albums “Love On The Beat” (1984) et “You’re Under Arrest” (1987). Je trouvais les sonorités très dures, mais je comprenais aussi que Serge voulait toucher une nouvelle génération. Et puis, lorsque j’ai récité les textes de certaines chansons de “Love On The Beat” lors du spectacle monté dans les petits théâtres avec Michel Piccoli et Hervé Pierre en 2014, je me suis rendu compte de leur richesse. Par contre, je n’ai jamais aimé certaines chansons de mon album “Di Doo Dah” (1973). Le morceau Di Doo Dah, ça passe encore, mais pas Help Camionneur, Banana Boat ou Lolita Go Home dans laquelle j’interprète une ingénue un peu nymphomane qui fait saliver les vieux messieurs dans un train. Je ne comprenais pas pourquoi Serge me faisait chanter des trucs comme ça, mais je lui faisais confiance. De plus, ça ne correspondait pas à l’histoire que nous vivions alors. Ce n’était pas les discothèques, les excès, les trucs pervers et les nuits blanches. Dans Post-scriptum, vous racontez votre joie d’avoir été invitée dans les années 2000 avec vos filles dans des festivals où on rendait hommage aux films de Serge.

Quel regard portez-vous sur l’homme réalisateur?
Il aurait été touché que ses films soient encore diffusés dans les cinémathèques ou en festival. Son oeuvre cinématographique est inégale. Quand je revois ses films aujourd’hui, je me dis qu’il y a parfois des longueurs. Je ne connais pas ses motivations sur ses derniers films Équateur (1983) ou Stan The Flasher (1990). Mais quand nous avons fait Je t’aime... moi non plus en 1976, il prenait beaucoup de plaisir derrière la caméra. Le cinéma était un média qui le passionnait pour les possibilités artistiques qu’il offrait. Il voulait sortir des conventions et casser les codes. Il y mettait beaucoup de lui. Quand Je t’aime... moi non plus s’est fait éreinter par la critique et a fait un bide au boxoffice, il a été profondément touché mais aussi lucide. Il me disait: “Je me rends compte que c’est dans la chanson que je m’exprime le mieux”.

Pensez-vous introduire un nouveau public aux chansons de Serge avec cette tournée Symphonie intime?
J’ai présenté Gainsbourg symphonique devant 20.000 personnes au festival rock Les Vieilles Charrues. Et elles sont restées jusqu’au bout malgré la gadoue. Malgré tout, je pense que pour les jeunes, les albums reggae de Serge (“Aux armes et cætera” en 1979, “Mauvaises nouvelles des étoiles” en 1981) et ses disques funk (“Love On The Beat”, et “You’re Under Arrest” en 1987) sont peut-être de meilleures portes d’entrée que les chansons de rupture ou de solitude que j’avais l’habitude d’interpréter. Par contre, j’ai l’espoir que cette tournée permette à certains admirateurs de Serge de découvrir l’univers de la musique classique. Il aurait été très fier de ça.

Vous pensez parfois à vous reposer?
Si je n’ai pas d’échéances, je reste chez moi, seule. Et je meurs. Lorsque Kate est décédée en 2013, c’est comme si j’avais perdu la vie en général. Je suis restée cloîtrée chez moi, je ne servais à personne, pas même à mes deux filles. Quand j’ai recommencé à me produire sur scène, je me suis sentie utile à nouveau. Sans Kate, mon existence ne sera plus jamais pareille, mais je me rends compte que j’ai besoin des autres et de rencontres pour avancer. La seule raison qui me pousse à rentrer chez moi, c’est parce que je dois m’occuper de mon chien.

MUNKEY DIARIES Jane Birkin Poche, 448 p.

POST-SCRIPTUM Jane Birkin Fayard, 432 p.

Trois albums à (re)écouter


Jane Birkin Serge Gainsbourg  - 1969
Il s’agit du dixième album de Serge Gainsbourg et du premier de Jane Birkin. L’album abrite le sulfureux duo Je t’aime… moi non plus (destiné initialement à Brigitte Bardot), les suggestifs 69 Année érotique, L’anamour ou encore la reprise du titre Les Sucettes écrit à l’origine pour France Gall.

Baby Alone In Babylone – 1983
Premier album de Jane écrit par Serge Gainsbourg  après leur rupture. Blessé, Gainsbourg y est au sommet de son art (il réalise en même temps l’album d’Isabelle Adjani) et offre des grands classiques à Jane : Fuir le bonheur  de peur qu’il ne se sauve, Les dessous chic ou encore la plage titulaire Baby Alone In Babylone inspirée par le 2e Mouvement de la Symphonie n°3 de Brahms.

Enfants d’hiver – 2008
Premier album où Jane Birkin écrit (ou coécrit) tous les textes. Juste et honnête, elle évoque son enfance , ses parents, sa famille. Un disque intimiste auquel participe Alain Souchon et son fils Pierre sur le magnifique Période bleue. L’excellente plage titulaire bénéficie de la collaboration de l’auteur-compositeur canadie Hawksley Workman.

 

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