Crise du coronavirus: les pouvoirs spéciaux de Sophie Wilmès

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Tout a failli partir en vrille. Il fallait que le fédéral reprenne la main. La Première ministre Sophie Wilmès y est parvenue. Voici comment une crise politique qui dure depuis des années  s'est transformée en union nationale.

C’est une séquence de longue haleine. Elle n’est pas terminée. La Première ministre a su se montrer patiente dans ce pays larvé par les conflits communautaires, miné par les jeux politiques. Cela a été compliqué. Il y a eu du flottement. Dans un premier temps, les politiques n’ont pas été aussi loin que les demandes des experts. Un premier train de mesures concernait les maisons de repos et les grands événements. “Interdire les événements de masse plutôt que les petits rassemblements n’a pas beaucoup de sens. D’un point de vue épidémiologique, ce qui est déterminant n’est pas le nombre de personnes, mais la densité. Ce qui influence la transmission, c’est la proximité”, critique l’épidémiologiste de l’ULB, Marius Gilbert.

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Pire: un clivage entre francophones et flamands est apparu. Les premières interdictions de rassemblement en groupe n’étaient que des recommandations fédérales laissées à l’appréciation des  communes et des provinces. La N-VA, par la voix de Bart De Wever, a contesté les mesures en réclamant des compensations financières. Ce faisant, il fragilisait l’autorité fédérale. Mais les compteurs continuaient de tourner montrant que la situation s’aggravait. “Il fallait que le fédéral reprenne le leadership sinon ça allait partir en vrille”, rapporte David Clarinval (MR), vice-Premier ministre fédéral.

Le jeudi 12 mars, tout a basculé. Ce qui a été déterminant, c’est la croissance de l’épidémie. Les laboratoires ne pouvaient plus tester chacune des personnes présentant des symptômes. Seuls les cas les plus sévères qui nécessitaient une hospitalisation l’étaient et le sont encore. Avec cette stratégie, le nombre de cas a continué à augmenter et la vitesse d’augmentation est devenue celle des pays les plus touchés, comme l’Italie. “Il est alors devenu évident qu’il fallait des mesures plus fortes. Les poli-tiques ont pris un peu de temps à prendre conscience de cela. Il aurait été envisageable de réagir quelques jours plus tôt, mais cela aurait été fortement critiqué”, analyse Marius Gilbert.

Les politiques ont donc constaté le 12 mars que les recommandations des scientifiques étaient beaucoup plus dures. Ils demandaient ainsi que les restaurants et cafés soient fermés. Mais pas les écoles. Ils faisaient valoir le risque de contamination pour les grands-parents qui garderaient les enfants pendant que les parents continueraient de travailler. “Ce qu’on veut protéger, c’est la capacité hospitalière à accueillir les cas graves. Interdire l’accès des restaurants et cafés est plutôt une bonne idée. Les comportements de vigilance lors d’une soirée dans un café   sont différents de ceux qu’on a dans un local où on travaille”, rappelle Marius Gilbert. Mais, à ce moment-là, les politiques savaient aussi que les Luxembourgeois ou les Autrichiens allaient fermer les écoles. Pas les Hollandais ni les Allemands.

La N-VA plie

Lorsque la réunion de crise démarre, Elio Di Rupo (PS) et Pierre-Yves Jeholet (MR), les deux ministres-présidents francophones, disent alors qu’il faut fermer les écoles. Jan Jambon (N-VA), ministre-président flamand n’en veut pas. C’est alors, sous le coup de 20 heures, qu’Emmanuel Macron a annoncé la fermeture des écoles en France. “Là, tout a basculé. Prétendre qu’on était plus malins que les Français n’était pas possible. Mais les Flamands bloquaient parce que leur radar à eux, ce sont les Pays-Bas. Le choc communautaire était total. Sophie Wilmès s’est alors montrée complètement au-dessus de la mêlée et elle est retournée vers les scientifiques”, rapporte David Clarinval.

Tandis que les Belges attendaient la communication du gouvernement annoncée vers 20 h, Sophie Wilmès a convoqué une réunion restreinte avec Elio Di Rupo, Pierre-Yves Jeholet, Jan Jambon et Oliver Paasch. Cela a été très dur. Pour faire pression, les francophones en front commun ont suggéré qu’ils fermeraient les écoles de leur côté. Sophie Wilmès, avec les experts, a alors trouvé un compromis avec la solution des garderies pour les enfants dont les parents ne pouvaient faire autrement, en particulier ceux   du monde médical. Jan Jambon n’était pas content et on l’a vu sur son visage lors de la conférence de presse. La Première ministre venait de réussir à imposer un accord fédéral unanime. L’intérêt belge venait de primer. Libéraux et socialistes avaient réussi à faire plier la N-VA.

La fin du “political distancing”

Sophie Wilmès s’est montrée ferme et au-dessus des jeux politiques de la N-VA. C’est sans doute l’événement politique le plus important de ces dernières années. Trouver une position commune en Belgique avec des acteurs qui ne se parlent plus, c’est énorme. En Allemagne ou en Espagne, c’est une catastrophe parce qu’ils n’ont pas de décision uniforme. Sophie Wilmès a permis de sortir de l’impasse. Elle a eu la finesse, l’intelligence et la force du compromis”, se réjouit David Clarinval. “La cohérence des mesures est importante pour que la population puisse y adhérer. Les experts ne sont pas au clair sur le bénéfice sociétal de la fermeture des écoles. On ne connaît pas le rôle réel de transmission par les enfants. Mais fermer l’Horeca et pas les écoles aurait créé un décalage qui n’aurait pas été compris, justifie Marius Gilbert. Le paquet de mesures qui ont été prises ici est vraiment cohérent. On se donne les meilleures chances d’en sortir même s’il est possible que ce ne soit pas suffisant. Mais ça, seul l’avenir nous le dira.

Tandis que la population commençait à s’isoler, les politiques de leur côté se sont soudain rapprochés. Des réunions entre présidents de parti se sont tenues. On a soufflé l’idée qu’une alliance forcée par la crise allait peut-être se nouer entre le PS et la N-VA. Mais Bart De Wever réclamait dans ce cas d’en être le Premier ministre. Le brasero n’a pas fait long feu. Nombreux parmi les socialistes ont alors soufflé sur les braises en dénonçant une trahison. Paul Magnette, président du PS, poussé de toutes parts, a fini par estimer que l’heure n’était pas à remplacer le gouvernement minoritaire de Sophie Wilmès. Il annonce alors que le PS la     soutiendrait depuis le parlement dans toutes les décisions sanitaires mais aussi sociales et écono-miques. Dans le même temps, les libéraux ont lancé un mouvement de soutien à la Première ministre sous le hashtag #KeepSophie.

Et là, en quelques heures, tout s’est dénoué. L’union a fait la force. La Belgique a trouvé comment faire front face à sa plus grosse crise sanitaire depuis plus d’un siècle. Dix partis ont décidé de soutenir un gouvernement d’urgence avec un programme restreint pendant trois mois, renouvelables. Sophie Wilmès, Première ministre d’une équipée chancelante se retrouve dotée de pouvoirs spéciaux, comme lors de la crise du virus H1N1 en 2009.  Elle formera autour d’elle une équipe soutenue par dix partis dont sept depuis l’extérieur (les socialistes, les écologistes, la N-VA, DéFI et le cdH). Jusqu’en octobre. En espérant trouver en parallèle un gouvernement de plein exercice. Les petits jeux politiques qui grippent la Belgique depuis tant d’années sont désormais masqués.

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