Avant le coronavirus, le racisme anti-asiatique s'exprimait déjà au restaurant chinois

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De « mangeurs de chiens » à « nouilles qui rendent malades », dès les années 60, la culture culinaire chinoise a charrié les pires clichés racistes.

C’est une main qui, l’air de rien, relève le col d’un pull pour se couvrir le nez et la bouche quand elle voit entrer le nouveau navetteur. Ça n’a l’air de rien, comme ça, mais il ne fait pas froid dans la rame de métro et aucune odeur suspecte n’est à pointer. Non, la suspicion est dirigée vers la présence d'un jeune homme d’origine asiatique, qui vient de pénétrer dans le métro. En pleine période d’alerte face au coronavirus, dont les première victimes sont Chinoises, certains gestes ne trompent pas. Le nombre de tweets reprenant le hashtag #JeNeSuisPasUnVirus non plus : le racisme anti-asiatique s’exprime de manière particulièrement flagrante depuis les premiers cas de coronavirus. Mais il est loin d’être une nouveauté. Avant la pneumonie mortelle, la cuisine chinoise avait déjà expérimenté pareille hystérie.

Dès la fin des années 60, des personnes se sont subitement mises à se plaindre de souffrir des mêmes symptômes, après avoir dîné dans un restaurant chinois : nausées, maux de tête, sueurs ou encore palpitations venaient accabler les mangeurs. Immédiatement pointé du doigt, le supposé manque d’hygiène des cantines asiatiques et les produits qu’elles utilisent. Ces stéréotypes racistes font partie de ce que Grace Ly, autrice française d’origine chinoise, appelle le « péril jaune » dans un article pour Slate. « Cette théorie datant du XIXe siècle dépeint les peuples d'Asie de l'Est comme cruels, barbares, inférieurs, très différents de nous — la base de tout racisme, en réalité. Elle a accompagné les politiques internationales qui ont humilié la Chine et l’Indochine : guerres de l'opium, traités inégaux, enclaves territoriales, révolte des Boxers, colonisation. De nos jours, on retrouve le spectre du "péril jaune" dans le sillage du coronavirus, dépeignant les Chinois·es et toutes les personnes qui ressemblent à des Chinois·es comme mangeant des animaux sauvages et vivant dans une hygiène suspecte ».

Le MSG, de « goût savoureux » à ingrédient maudit

Au-delà des clichés racistes de « plats au chien », les détracteurs des restaurants chinois, ayant fait leurs recherches, ont rapidement dénoncé un élément traditionnel de la cuisine asiatique : le glutamate monosodique, ou MSG. Avant d’être synthétisé artificiellement pour être utilisé comme additif alimentaire, le MSG a été découvert en 1908 par un chimiste japonais du nom de Kikunae Ikeda. Il est celui qui a réellement identifié et défini le goût « umami » : ni sucré, ni salé, ni acide, ni amer ; une nouvelle saveur. Le « goût savoureux », comme on l’a ensuite traduit, et que le gastronome Brillat-Savarin appelait quant à lui « osmazome ». Kikunae Ikeda l’a pisté dans un bouillon de kombu, une algue japonaise, qui lui semblait avoir une saveur toute particulière. En bon scientifique, il en a isolé et extrait l’acide glutamique à l’origine de la saveur umami. Il en a ensuite fait un sel — au sens chimique du terme —, qu’il a fait breveter : le glutamate monosodique. Le « MSG » a commencé à être commercialisé dès 1909 comme exhausteur de goût sous le nom « Aji-no-moto » — « essence du goût ». « Dans la cuisine asiatique, c’est devenu un assaisonnement classique », explique Yen Pham, mixologue et restaurateur belge d’origine sino-vietnamienne.

racisme culinaire

Tout à coup, voilà le MSG diabolisé, exclu même, en même temps que la valeur conférée à la cuisine chinoise. Le glutamate monosodique se trouve pourtant à l’état naturel dans tout un tas d’ingrédients, y compris ceux typiques d’autres cultures culinaires nullement frappées par la même opprobre — les tomates et le parmesan de la cuisine italienne, par exemple. « Ado, je me retrouvais face à des gamins qui me racontaient être tombés malades après avoir mangé dans des restaurants chinois. Il faut rester critique face à ce genre de bashing aveugle : le MSG n’a rien de toxique », insiste Yen Pham, qui l'utilise en petites quantités dans ses bouillons au Yi Chan, aux côtés d’autres ingrédients en contenant naturellement. Et il n’est pas le seul à le clamer. La grande majorité des études sur le sujet le confirment : à part dans des doses très importantes, le glutamate monosodique n’est pas dangereux et ne provoque aucun des symptômes cités.

Le « syndrome du restaurant chinois », plutôt qu’un mal physique, est donc une tendance sans fondement à penser que la culture culinaire chinoise est intrinsèquement mauvaise pour les Occidentaux : un racisme culinaire dont il existe des équivalents visant la « soul food » afro-américaine, par exemple, mais étrangement pas la gastronomie française ou italienne. « Le jour où une équipe de recherche chinoise trouvera un remède au virus, elle ne résoudra pas miraculeusement le racisme anti-asiatique de la même pierre », écrit Grace Ly, qui souhaite conscientiser à cette problématique encore bien invisible des débats. « Si l'on continue à ne rien faire, il poursuivra sa gangrène qui nous pourrit déjà ». Et qui veut d'une société avariée ?

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