Anne Hislaire - Quarante ans d'exception culturelle

Teaser

Nous avions rencontré Anne Hislaire pour la 300ème de l'émission Hep Taxi!, à quelques jours de prendre sa retraite. La productrice de la RTBF nous a quitté dans la nuit de samedi à dimanche. Évocations...
 

Les murs sont couverts d’images, de souvenirs, de mémos. La table de travail disparaît sous les dossiers et les classeurs, peut-être un peu moins que d’habitude. Un livre aussi, sur une pile. Et des armoires, des étagères qui débordent. Il reste trois jours à Anne Hislaire pour vider son bureau. Elle n’y arrive pas. “Ce n’est pas facile d’avoir cette grande poubelle jaune au milieu de la pièce dans laquelle il faut jeter ce qu’a été ta vie pendant 40 ans.” Un fameux bail, comme elle dit, tout entier consacré aux magazines culturels à la télévision. Pendant quatre décennies, pour se libérer de budgets serrés et de conditions de travail compliquées, elle a inventé des concepts forts et ingénieux. Son talent à elle, c’est de transformer le bricolage en art, littéralement. La liste de ses productions serait trop longue à énumérer. Disons qu’à part 50° Nord ou Décibels, vous n’avez rien vu de culturel à la RTBF qui ne lui doive quelque chose. Elle a pourtant encore trouvé le temps pour des portraits d’artistes, beaucoup de coproductions et, elle insiste, une vie de famille avec trois enfants. Dans trois jours, pour assurer l’intérim, trois personnes et demie accompagneront les huit émissions dont elle avait la charge. En attendant, Anne Hislaire parle encore de son travail au présent.

Les premières heures

Maman était professeur de français et il était inimaginable de ne pas avoir un livre sur soi. J’en ai toujours un dans mon sac. J’ai fait à l’IAD des études fabuleuses de script-montage. Henri Storck m’a pris sous son aile. J’ai travaillé avec lui alors que j’étais encore étudiante. J’avais un pied dans la profession. Je faisais des rencontres. Au milieu des années 70, l’effervescence culturelle était incroyable. Je ne pensais qu’au cinéma et je suis entrée à la télévision en attendant… Être scripte, c’est être au coeur de toutes les équipes et suivre tout le processus. Une école parfaite. Après ma deuxième maternité, j’ai fait LA rencontre: Michel Perrin. C’était passionnant de travailler au service d’une imagination visuelle aussi débordante. Ensemble, avec Gilles Verlant, on a fait Ligne Rock. Puis j’ai reçu les manettes de Graffiti où Jean-Louis Sbille présentait un groupe belge en live. La culture était une évidence, c’était ma matière.”

Cargo de nuit, l’âge d’or (1985)

C’était les débuts de MTV, de l’image accompagnant la musique de façon inventive. Avec Jean-Louis Sbille et le réalisateur Philippe Pilate, on voulait un programme qui mette en avant toute la création belge et internationale mêlée. Cargo amenait une culture jeune, des sujets visuels, anglés. Cargo, c’était un programme de génération. Au même moment, il y avait Strip Tease au générique assuré par le même graphiste. On créait quelque chose dans une envie, un engouement général. On avait aussi plus d’autonomie créative. La spontanéité nous guidait plus que le management et le marketing. Les opérateurs image ou son et les monteurs étaient parties prenantes de l’émission. Ce serait plus compliqué aujourd’hui où la structure veut s’assurer de l’efficacité de chaque emploi, même si, en réalité, chacun faisait à l’époque beaucoup plus que ses heures. La question des moyens ne se posait pas de la même façon, mais on cherchait déjà les bonnes pistes pour faire avec ce qu’on avait. J’ai continué à cultiver cette attitude.”

Hep taxi!, la longévité (2002)

C’est l’époque du plan Magellan de réformes. Il y a une volonté de rendre la création des émissions plus participative. De toute façon, je ne travaille bien que bien entourée. On ne réussit pas seule, même avec une bonne idée de départ, il faut construire et casser ensemble. Hep Taxi! est une réponse parmi d’autres à un appel à projets interne. J’avais décidé d’aider les gens de mes équipes à structurer leurs idées et un assistant a apporté ce concept d’interview qui, retravaillé, a été retenu et a bien sûr beaucoup évolué depuis ses débuts. Aujourd’hui, Hep taxi! est bien installé. Les gens y viennent pour entendre autre chose, parfois de l’extraordinaire, mais pas toujours. La personnalité de Jérôme Colin joue aussi. À la fin du tournage, certains artistes nous remercient pour ce moment qui tranche avec leur journée de promotion.”

Direction de la culture

Il faut un regard extérieur sur ce qu’on fait et sur ce qui se passe dans la société en général. J’aime le mot “combat”, mais ce n’est pas la réalité de mon travail. J’ai toujours eu la volonté de remonter vers la direction de la télé pour dire qu’on existe. J’ai sûrement une image d’emmerdeuse plutôt que de bon petit soldat, reconnue pour son professionnalisme mais qui accepte difficilement un “non”. Il faut soit être prête à remuer des montagnes, soit disparaître dans la structure. J’ai pu parfois exaspérer, mais on m’a fait confiance. On a huit programmes régulièrement à l’antenne. C’est beaucoup, mais il manque peut-être une grosse émission culturelle, pas forcément hebdomadaire, qui serait un point de rassemblement et d’échanges autour de toutes les créativités.”

La question du public

Les consommateurs de culture représentent à peine 10 % de la population et regardent moins la télé que les autres. Notre mission est donc ailleurs. Il faut s’adresser à un public élargi. Il est important de mettre à sa disposition le foisonnement des créativités parce que ça fait partie de la vie. Comment établir le lien? Ça me hante. Débarquer chez un lecteur pour Livrés à domicile, c’est établir le plus court chemin entre lui et l’auteur. Montrer sa bibliothèque, c’est montrer combien la littérature est importante pour les gens. Mais on ne touchera pas tout le monde. Bernard Pivot, c’était il y a trente ans et il reste une icône, une exception. Même Hep Taxi!, notre émission la plus regardée, est très loin des scores d’un prime sur La Une. Heureusement, je ne suis pas très sensible aux chiffres. Ce que je veux, c’est qu’une émission apporte quelque chose aux téléspectateurs. Les sentinelles sur La Trois, la dernière émission mise à l’antenne, je ne regarde même pas les audiences, parce que ce qui est échangé, cette pensée en marge, on en a besoin. Les enquêtes qualitatives sont plutôt bonnes pour nous, mais je n’ose pas affirmer qu’on est parfois parvenus à ouvrir l’horizon pour certains. En tout cas, c’est tout ce que je cherche, et ce serait ma plus belle victoire.”

Demain, tout va bien

La rumeur dit que la culture trouvera sa place dans le nouveau contrat de gestion. Mais sous quelle définition, je ne sais pas. J’espère que les expressions plus marginales ne vont pas disparaître parce qu’elles disent ce qui est spécifique à notre époque. Peut-être faudrait-il travailler aussi sur les arts plastiques ou numériques qui sont encore des parents pauvres. En tout cas, ces dernières années, la RTBF a bougé. De 50° Nord à L’invitation en passant par Décibels, elle a montré qu’elle reconnaissait les artistes de sa communauté. J’ai vu l’arrivée de La Trois avec bonheur. Mais une nouvelle chaîne manque souvent de moyens pour imposer une identité claire. Enfants, culture, docus, archives, ciné d’auteur, peu de productions propres identifiables… Avec une revendication forte “culture et débat de société”, cela donnerait une belle proposition alternative, d’autant que la chaîne n’a pas de pub et, sans pub, les audiences ne sont plus un enjeu.”

Les derniers jours

Je pars avec six mois d’avance parce que je ne peux pas me tromper moi-même: techniquement, je ne suis pas à la hauteur. On est efficace quand on est dans l’agitation des idées, mais aussi capable de les mettre en application avec les outils du moment. Or, on va vers un projet de RTBF dont le numérique sera le coeur. Chaque projet sera décliné sur toutes les plates-formes, radio, TV, Web, Auvio, réseaux sociaux… Tout cela dans un nouveau siège. Alors, un jour, je viendrai voir imploser les bâtiments de cette vieille RTBF où j’ai vécu tant de belles rencontres. Dix heures par jour, encore du boulot le weekend et tout ce que je prends à l’extérieur, au théâtre, au cinéma, dans les expositions, c’est sans fin et parfois épuisant, mais c’est surtout un plaisir. J’ai toujours été une tête chercheuse. Dans ce métier, il faut sans cesse s’alimenter à l’extérieur. C’est passionnant de croiser des talents comme ceux de Gilles Verlant, Edmond Blattchen ou aujourd’hui Jérôme Colin ou Myriam Leroy et plein d’autres. Je vais regretter toutes les personnes avec lesquelles je travaille au quotidien… C’est juste pas possible de casser ça du jour au lendemain. Tous doivent savoir que ma porte sera ouverte. Si je peux les aider… Je crois qu’on peut être fiers. On a réussi des choses.”

 

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