Mariage des prêtres: Benoît XVI a bel et bien co-écrit l'ouvrage

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Certains avaient avancé que Benoît XVI n'avait pas participé au plaidoyer en faveur du célibat des prêtres. Pourtant, son secrétaire particulier confirme qu'il a effectivement apporté sa pierre à cet édifice. 

"Son nom restera bien sur la couverture", confirme Mgr Georg Gänswein, le secrétaire particulier du pape émerite Benoît XVI. La publication de certains extraits de Des profondeurs de nos coeurs, par le quotidien français Le Figaro, lundi dernier avait suscité de vives polémiques à Rome. Dans la foulée, plusieurs journalistes proches de l'entourage du pape avançaient que Benoît XVI n'en était pas l'auteur. Ou du moins qu'il n'avait pas été clairement informé du projet de publication de son texte. Sauf que si, l'ex-souverain pontife a bel et bien contribué à ce plaidoyer en faveur du célibat des prêtres paru ce 15 janvier.

Cosigné par le cardinal guinéen Robert Sarah, préfet de la Congrégation pour la divine liturgie et la discipline des sacrements, l'ouvrage a été rédigé en réaction à l'ouverture laissée par le Pape François dans le sillage du synode sur l'Amazonie l'an dernier, concernant la possible ordination d'hommes mariés. Selon les deux auteurs, sans surprise, c'est une hérésie. Mais pour bien comprendre, il convient déjà de la replacer dans son contexte.

Nécessité pastorale

Les zones les plus reculées d'Amazonie manquent cruellement de prêtres. Au sein de l’Église catholique, des voix se sont élevées pour demander d'élargir l'accès au sacerdoce (la fonction de prêtre) à des hommes mariés, comme possible solution au problème. Le 27 janvier 2019, en revenant d'un voyage au Panama, le pape François déclarait en rappelant la phrase de Paul VI (pape de 1963 à 1978) : "Je préfère donner ma vie plutôt que de changer la loi sur le célibat." L'actuel souverain pontife précisait ensuite que "personnellement, je pense que le célibat est un don pour l’Église et je ne suis pas d'accord pour permettre le célibat comme option, non. Ma décision est : non au célibat optionnel. Je ne le ferai pas, c'est clair. Je ne me sens pas de me présenter devant Dieu avec cette décision." Mais le pape François avait aussitôt ajouté : "Il resterait quelques possibilités dans des lieux très éloignés (…) Lorsqu'il y a nécessité pastorale, là, le pasteur doit penser aux fidèles. On pourrait ordonner un homme âgé, marié (…) Cela peut peut-être aider à répondre au problème (…) Je ne dis pas qu’il faut le faire, je n'y ai pas réfléchi, je n'ai pas suffisamment réfléchi sur ce point.

Or, le 26 octobre dernier, en conclusion du synode sur l'Amazonie, le paragraphe 111 des propositions – adopté à plus des deux tiers, stipule : "Nous proposons d'établir des critères (…) pour ordonner prêtres des hommes reconnus par la communauté, qui ont un diaconat permanent fécond (…) pouvant avoir une famille légalement constituée et stable, pour (…) la célébration des sacrements dans les endroits les plus reculés de la région amazonienne. Certains se sont prononcés en faveur d'une approche universelle de ce sujet." La porte était donc laissée entre-ouverte, et tant les populations concernées par une pénurie de prêtres que le pape lui-même semblaient enclin à l'ouvrir d'avantage. On attendait la réponse de l'évêque de Rome aux conclusions du synode dans les semaines à venir... Mais son prédécesseur Benoît XVI est sorti du silence dans lequel il s'était enfermé.

"Crise des vocations"

Presque sept ans jour pour jour après sa renonciation au trône de saint Pierre (le 11 février 2013), le pape émérite (92 ans) demande au François de ne pas s'engager sur la voie de l'ordination d'hommes mariés au sacerdoce. Après avoir – très discrètement – pris la plume à deux reprises (en 2017 sur les questions de liturgie puis au printemps dernier sur l'analyse de la crise de la pédophilie), Benoît XVI remet le couvert parce qu'il sent son Église menacée de nouvelles divisions que provoquerait une telle réforme. Le Figaro, qui a eu accès au texte en exclusivité mondiale, le qualifie de "plaidoyer très structuré justifiant le célibat sacerdotal, mais aussi un puissant message de soutien aux prêtres, que les deux auteurs voient déroutés par les remises en cause incessantes de leur célibat consacré." Le quotidien français précise que "aucune agressivité ni polémique ne transparaît dans ces pages contre l'actuel pontife romain, bien au contraire" et analyse dans son édito que l'intervention de son prédécesseur revêt une grande importance pour le pape : "Il le respecte entre tous. Et, pense Benoît XVI, à l'heure d'une décision cruciale, l'énergique pasteur Bergoglio a besoin du théologien Ratzinger pour l'éclairer.

Ce qui ressort des extraits sélectionnés par Le Figaro dans son édition de ce lundi, c'est que Benoît XVI et le cardinal Sarah ne sous-estiment en rien la difficulté de vivre le célibat. Ils le reconnaissent à plusieurs reprises et vont jusqu'à donner des conseils aux prêtres. Mais ils considèrent la discipline comme indispensable à la fonction sacerdoce . "Il permet au prêtre de s'établir en toute cohérence dans son identité d'époux de l’Église. (…) Les peuples d'Amazonie ont droit à une pleine expérience du Christ-Epoux. On ne peut leur proposer des prêtres de « deuxième classe ». Au contraire, plus une Église est jeune, plus elle a besoin de la rencontre avec la radicalité de l’Évangile", écrit le cardinal qui précise plus loin en interview : "Croyez-vous que l'ordination d'hommes mariés résoudrait la crise des vocations ? (…) La crise des vocations est une crise de la foi ! Là où l’Évangile est annoncé et vécu dans toute son exigence, les vocations ne manquent pas.

Coupés du réel

Et les deux prélats de justifier leurs argumentaires dans les saintes Écritures ("Scruter la doctrine de la foi ne peut qu'unir l’Église autour du Christ et du Saint-Père", ajoute encore le cardinal). Benoît XVI montre que l'essence du célibat sacerdotal plonge même ses racines dans l'Ancien Testament, alors que son adoption officielle ne date que du Moyen-Âge avec le deuxième concile de Latran en 1132. Le Cardinal Robert Sarah précise au Figaro que "Du point de vue historique, les choses sont très claires : dès l'année 305, le concile d'Elvire, et en 390, le concile de Carthage, rappellent la loi « reçue des apôtres » de la continence des prêtres". Mais nous sommes en 2020, et si le cardinal argue que ce livre n'est pas une « disputatio universitaire coupée du réel », ça en a tout l'air. De plus, si rien n'indique que l'ordination d'hommes mariés résoudrait la crise des vocations, la posture actuelle de l’Église ne le fera pas non plus...

Hasard du calendrier, le film The Two Popes (« Les Deux Papes » avec Anthony Hopkins – qui a reçu le Golden Globe du meilleur second rôle - dans le rôle de Benoît XVI et Jonathan Pryce dans celui de François) est sorti du Netflix – et dans quelques salles – début décembre. Il revient sur les divergences de points de vues qui opposaient les deux hommes lorsque le premier était encore évêque de Rome et aux origines de l'engagement du second chez les Jésuites. On y découvre d'ailleurs comment le jeune Jorge Bergoglio a renoncé à ses fiançailles pour embrasser le célibat... Reste à savoir à présent si, à 83 ans, il va ouvrir un vrai débat sur le sujet, refuser le risque d'une crise aiguë ou étouffer une potentielle polémique à l'aide d'aimables compliments envers son prédécesseur. François n'a jamais répondu aux cardinaux qui avaient émis publiquement des doutes sur les conclusions du synode sur la famille au sujets des divorcés remariés, comme le rappelle Le Figaro... Mais peut-il ainsi refermer la porte au pape émérite ? Dieu seul le sait.

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