"Oui, j’ai des amis qui votent extrême-droite, il y a un souci ?"

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Faut-il choisir ses amis parce qu’ils partagent les mêmes valeurs politiques que les nôtres ou l’amitié peut-elle transcender des différences fondamentales de points de vue ?

"J’ai rencontré cette Française en Erasmus en 2016. À l’étranger, on a souvent tendance à se rapprocher davantage des personnes qui parlent la même langue. Venant de Belgique, j’étais la seule autre francophone. C’était l’année de l’élection de Donald Trump aux États-Unis. On en parlait beaucoup et, contrairement à moi, elle était persuadée qu’il allait gagner et elle avait raison... Sauf qu’en plus de ça, elle soutenait ses idées.

Aujourd’hui employée administrative à Bruxelles, Julie vit avec son compagnon, d’origine turque. Pendant ses temps libres, elle vient en aide à des demandeurs d’asile dans un centre d’accueil pour réfugiés dans la capitale. Tout ça ne l’empêche pas de revoir fréquemment sa partenaire française d’Erasmus, qu’elle qualifie de "super bonne amie". Amie qui soutient complètement le Rassemblement National de Marine Le Pen, dont le programme sociétal est en total désaccord avec les principes de Julie… Peut-on vraiment construire une amitié avec une personne qui vote pour un parti d’extrême-droite et dont on ne partage pas du tout les mêmes valeurs ? Pour Julie, il n’y a aucun doute.

"Oui. On ne doit pas toujours être en accord avec tout ce que nos amis nous disent. On peut avoir une vision différente de la vie. C’est la même chose avec les idéaux politiques. Le tout est d’être ouvert à la discussion et d’être renseigné ! Être de convictions politiques différentes, ça nous permet d’avoir des débats constants. Du coup tu te remets aussi parfois toi-même en question, et je pense que c’est plutôt sain. Même si, au final, elle comme moi, on en ressort souvent plus renforcées dans nos idées respectives. Ma pote ne me fera jamais changer d’avis sur les questions sociétales. Mais au niveau économique, par contre, c’est différent.

Attention aux donneurs de leçons

Originaire d’Autriche, Paul s’est installé dans notre capitale après avoir lui aussi rencontré une Belge lors de son Erasmus en Flandre. Il travaille aujourd’hui dans le quartier européen et voit régulièrement un ami Flamand qui soutient le Vlaams Belang de Tom Van Grieken… Se qualifiant "de gauche", il n’est pas non plus impossible pour lui de fréquenter des personnes aux idées contraires aux siennes. "Je ne choisis pas mes fréquentations pour ce qu’elles votent. Je ne peux pas non plus en exclure d’autres à cause d’un seul facteur avec lequel je ne suis pas d’accord, puisqu’elles peuvent m’apporter des choses différentes et positives en dehors de ça. Après, je précise que je ne pourrai jamais être ami avec un gros facho. Il y a une différence entre voter pour un parti d’extrême-droite et être extrémiste. Les gens votent pour s’exprimer, et beaucoup choisissent l’extrême-droite comme un rejet des partis traditionnels. Contrairement aux extrémistes, ceux-là peuvent changer d’avis. C’est important de ne pas les rejeter justement parce que ça les conforte dans leur logique d’exclusion du système. Et c’est plus simple de les faire changer d’avis en étant leur ami que leur ennemi.

Il y a une différence entre voter pour un parti d’extrême-droite et être extrémiste. 

Pour Paul, il faut faire attention aux stéréotypes, et aussi ne pas prendre de haut ces « ignorants » qui plébiscitent l’extrême-droite. Comme Julie, l’expatrié autrichien recommande d’une certaine manière de faire preuve d’ouverture d’esprit et ne pas jouer les donneurs de leçons. "Je peux comprendre que des personnes qui accordent beaucoup d’importance aux valeurs ne peuvent pas envisager d’être ami avec des gens qui votent pour l’extrême droite. Mais pour moi, cette logique est réductrice. C’est un peu comme si tu ne pouvais pas être mon ami parce que tu supportes le Standard alors que moi je suis pour Anderlecht… Il faut être un peu ouvert d’esprit aussi envers les gens qui ne partagent pas le même avis que toi. Personne n’est parfait. On a tous nos défauts et on peut tous être cons parfois. Moi aussi il m’arrive de faire des mauvais choix, de dire des conneries et donner des avis mal placés sur des thématiques que je ne connais pas bien. Mais après des discussions, ça peut changer. Je pense que beaucoup de gens qui votent extrême droite ne sont pas informés. Ils sont même désinformés. Ce n’est pas toujours entièrement de leur faute s’ils prennent le chemin des extrêmes. Et c’est notre rôle, en tant qu’ami, d’essayer de les ramener 'dans la bonne direction'.

"Une bonne personne dans le fond"

La désinformation est l’un des problèmes majeurs de notre société actuelle. Comme le dit Julie : "Que l’on soit de droite ou de gauche, on peut trouver autant d’articles appuyés par des scientifiques qui soutiendront nos convictions." Alors, quand on ne peut faire changer d’avis une personne on fait quoi ? Il faut choisir de faire avec, ou pas. "J’ai grandi au sein d’une famille raciste. J’ai appris à tolérer des propos extrêmes, ce n’est pas pour ça que je partage la même mentalité, et ça ne m’a pas empêché de développer mes propres convictions. Alors oui, ma pote a d’autres idéaux que les miens. Pour elle, la meilleure solution pour le bien de son pays c’est l’extrême-droite. Je l’accepte, comme elle accepte que je vienne en aide à des migrants. Elle considère que si j’y trouve personnellement quelque chose de positif, j’ai raison de le faire. Ma pote est très chrétienne, elle ressent le besoin d’accomplir de bonnes actions et de venir en aide aux autres. Elle est notamment partie faire du bénévolat à l’étranger… dans des communautés chrétiennes. Dans le fond, je sais que c’est une bonne personne, et ça me suffit."

*Les prénoms ont été modifiés.

Tolérer l'intolérance?

Puisque nous vivons dans une démocratie, où chacun est libre d'exprimer son avis, devons nous accepter toutes les opinions - a fortiori celles de nos amis - au nom de la tolérance? Le philosophe autrichien Karl Popper s'est inquiété de ce qu'il a appelé le « Paradoxe de la Tolérance » en 1945, alors que l'extrême droite avait plongé son pays d'origine et le monde dans le chaos. Il a notamment déclaré à ce sujet que "nous devrions revendiquer, au nom de la tolérance, le droit de ne pas tolérer l'intolérant". Et d'ajouter en parlant des partisans de l'extrême droite : "Tant qu’il est possible de les contrer par des arguments logiques et de les contenir avec l’aide de l’opinion publique, on aurait tort de les interdire, précise-t-il. Mais il faut toujours revendiquer le droit de le faire, même par la force si cela devient nécessaire, car il se peut fort bien que les tenants de ces théories se refusent à toute discussion logique et ne répondent aux arguments que par la violence. Il faudrait alors considérer que, ce faisant, ils se placent hors la loi et que l’incitation à l’intolérance est criminelle au même titre que l’incitation au meurtre, par exemple. Si l’on est d’une tolérance absolue, même envers les intolérants, et qu’on ne défende pas la société tolérante contre leurs assauts, les tolérants seront anéantis, et avec eux la tolérance."

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