Marches pour le climat: un an après, que pensent les Belges ?

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Malgré les mobilisations, la seconde enquête réalisée par iVOX pour Moustique et Humo montre que l’adhésion aux préoccupations écologiques n’est pas plus forte aujourd'hui qu’en 2018. Les marches pour le climat ont même provoqué une certaine irritation dans la population, peu ou mal informée sur le sujet.

Jamais le réchauffement de la planète et les questions environnementales n’ont autant occupé le devant de la scène. Les marches pour le climat ont rempli les rues. Les jeunes ont fait grève dans les écoles. Greta Thunberg en tête mais aussi, chez nous, Adélaïde Charlier ont clamé les quatre vérités climatiques. Voici un an, notre enquête avait enregistré une forte conscience écologique au sein de la population belge. Nous avons voulu savoir où nous en étions à présent. Surprise: la vague verte n’a pas entraîné une plus forte adhésion de l’opinion publique. Au contraire même, des signes de rejet se font sentir. Plus que jamais, le citoyen bricole ses propres réponses et réclame surtout des mesures globales venues d’en haut. À l’heure où la Belgique peine à se trouver un gouvernement, notre enquête montre cependant aussi qu’une forte inquiétude environnementale existe des deux côtés du pays, même si elle est un peu plus forte côté francophone qu’en Flandre.

Une conscience défaillante

La question écologique reste dominante au sein de la population. L’environnement est un enjeu au moins aussi important que la stabilité économique pour l’ensemble de la population belge et plus important que la migration. 4 francophones sur 5 avouent être personnellement inquiets au sujet des changements climatiques. Les personnes plus qualifiées s’en préoccupent davantage que les personnes qui le sont moins. 
Derrière cette unanimité ou union verte, des failles. Plus d’un Belge sur cinq se montre même climatosceptique: il ne croit pas que le réchauffement climatique est prouvé. Côté francophone, c’est carrément une personne sur quatre qui continue à croire qu’on manque de preuves. Ce nombre a augmenté considérablement en un an, passant de 18 % en 2018 à 25 % en 2019. Plus fort encore. Près de la moitié des Belges pensent que le réchauffement est finalement un processus naturel cyclique. Or il s’agit là d’un des principaux arguments des climatosceptiques. 

© Moustique

En outre, la moitié des Belges ne se montrent nullement catastrophés. Ils pensent qu’on peut arrêter, voire inverser, le réchauffement que nous connaissons. Et les francophones sont nettement plus nombreux à le penser. Cette croyance dans des technologies qui pourraient sauver la planète est une opinion plus répandue chez les plus instruits. Les jeunes moins instruits sont, eux, plus pessimistes. “Ce sont avant tout des gens qui ont beaucoup à perdre, en pouvoir économique ou d’influence, qui rejettent les constats scientifiques. Ils n’acceptent pas que des jeunes leur montrent ce qu’ils ne veulent pas voir. Ce n’est pas nouveau. C’était déjà le titre du film de l’ancien vice-président américain Al Gore en 2006, Une vérité qui dérange, explique Françoise Bartiaux, sociologue et démographe à l’UCLouvain et au FNRS. Des leaders d’opinion peuvent être pointés comme responsables comme Michel Onfray qui décrédibilise Greta Thunberg ou Theo Francken (N-VA) qui montre du doigt “ces jeunes qui marchent pour le climat et qui partent skier”. Françoise Bartiaux met encore en avant les discours sceptiques véhiculés par la N-VA et certains MR.

La fin du monde ou la fin du mois?

4 Belges sur 10 estiment que s’occuper de l’environnement est un luxe et qu’il existe de très nombreux autres problèmes plus importants à régler. L’an dernier, ils n’étaient que 3 sur 10. Cette opinion est enregistrée au nord comme au sud du pays. Cette revendication portée en France par les gilets jaunes touche donc également la Belgique. Je veux bien mais je peux point? 70 % des Belges croient que nous devrons changer notre mode de vie et réduire notre consommation pour stopper le réchauffement. Ici, les francophones se montrent nettement plus prêts au changement que les Flamands. La moitié des Belges se dit prête à renoncer à une partie de son confort. Les Wallons et les Bruxellois sont même 6 sur 10 à souscrire à ce sacrifice. Mais moins d’un Belge sur dix trouve que tout cela relève de sa propre responsabilité. Le citoyen renvoie la balle vers les entreprises et les politiques. Les Flamands pointent d’abord les pouvoirs publics et les francophones plutôt que les entreprises.

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Même si le gouvernement devrait aller plus loin dans ses démarches, deux tiers des francophones s’accordent à dire que ce sont surtout les pays en développement rapide comme la Chine et l’Inde qui doivent fournir des efforts plus importants et que l’Occident est sur la bonne voie. Cette opinion gagne du terrain. La population, globalement, rejette les grandes décisions à prendre si elles lui incombent. Par ailleurs, 70 % des Belges dénoncent l’insuffisance des actions du gouvernement. Cette opinion est plus marquée du côté francophone où près de 8 francophones sur 10 le disent. Par contre, le double de Flamands (20 %) par rappport aux francophones pense que le gouvernement en fait assez.

Touche pas à mon confort

On veut bien changer, et consommer moins, mais c’est compliqué. Pour la majorité des Belges francophones, il est difficile de toujours définir l’option la plus durable. Cette difficulté est plus présente chez les plus de 55 ans. Vivre de manière écologique est aussi considéré comme trop cher, surtout par les plus jeunes. Dès lors, les francophones ne tiennent pas compte en permanence de l’environnement dans leurs décisions quotidiennes. Le sac réutilisable est bien entré dans les mœurs des trois quarts de la population. Mais l’eau du robinet ne séduit même pas la moitié des personnes. Et ils sont encore moins à acheter régulièrement en seconde main tandis qu’une minorité pense à l’impact sur l’environnement quand elle achète sa nourriture. Nous sommes pris dans des dilemmes. La taxation routière ou celle de la viande ne sont vraiment pas populaires.

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Globalement, les gens ne sont pas prêts à payer plus cher leurs produits ou les billets d’entrée des festivals. Seuls les produits ménagers polluants échappent à cette levée de boucliers. À peine la moitié des répondants estiment que des centres-villes sans voiture dans tous les centres urbains constituent une bonne idée. Les zones de basse émission sont une bonne idée pour 6 francophones sur 10. Tous les francophones sont unanimes sur deux points qui ne touchent ni leur portefeuille ni leurs habitudes: le gouvernement doit investir dans l’énergie éolienne et solaire et les grandes entreprises polluantes doivent être taxées plus lourdement.

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L’avion est un bel exemple de nos contradictions. Pour 70 % des Belges, le fait qu’un billet d’avion pour Barcelone coûte moins cher qu’un billet de train pour Paris est un scandale. Mais seule une minorité a honte de partir en vacances en avion. D’ailleurs, 6 Belges sur 10 trouvent scandaleux qu’on essaie de les culpabiliser quand ils prennent l’avion. Et c’est une opinion identique au nord comme au sud du pays. Par contre, plus de la moitié des Belges voudrait que les compagnies aériennes augmentent le prix des billets d’avion afin de ­répercuter leur impact sur le climat, par exemple via des taxes.

Faut-il pour autant que les politiques obtiennent une opinion publique largement favorable pour imposer des mesures? “Si on avait sondé la popu­lation avant d’imposer l’interdiction de la cigarette dans les lieux publics, l’obligation du port de la ceinture en voiture ou la généralisation du tri des déchets, les gens n’auraient pas été favorables avant non plus. C’est aux autorités d’imposer cela”, souligne ­Françoise Bartiaux. “Les gens ont des comportements cohérents avec leurs préoccupations. Plus ils sont inquiets pour le climat, plus ils prennent les transports en commun, moins ils prennent l’avion, plus ils préfèrent les produits locaux et bons pour l’environnement. Ceux qui sont préoccupés par le climat sont près de deux fois plus nombreux à être flexitariens. Mais il faut signaler aussi que la moindre consommation de viande peut être liée à de la pauvreté”, souligne ­Françoise Bartiaux.

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Pour que les habitudes de consommation changent, l’information ne suffit pas. Il faut surtout faire partie de réseaux qui encouragent ces nouvelles pratiques. La famille, les amis, les collègues jouent ainsi un rôle très important. “D’autant plus s’il y a une convergence des informations à travers ces réseaux de sociabilité, sans quoi le doute peut s’installer”, souligne Françoise Bartiaux qui a étudié ces questions. Un mode de vie plus vert se développe ainsi par contamination. “La diffusion peut être verticale, des plus aisés vers les classes populaires. On a vu ça avec les panneaux solaires que des personnes plus modestes auraient aimé avoir sans en avoir les moyens financiers parce que simplement ça fait bien. La diffusion peut être horizontale et toucher tout le monde de la même façon comme avec le tri des déchets dès les années 90. Les politiques publiques jouent donc un rôle très important puisqu’elles libèrent de l’obligation de choisir en rendant obligatoire.”

Au total, une population plus clivée que jamais

Les marches pour le climat ont provoqué des réactions opposées. Bien que 40 % des francophones déclarent être plus conscients du problème du climat, un groupe quasiment aussi important déclare au contraire se désintéresser de la question en raison de toutes les marches en faveur du climat. La moitié des personnes interrogées considèrent que les marches en faveur du climat sont inutiles. L’autre moitié estime que ces jeunes ont fait du beau travail.

Greta Thunberg divise complètement, elle aussi, les opinions. Un Belge francophone sur 3 estime qu’elle est crédible, mais autant de personnes déclarent au contraire que Greta Thunberg les a poussées à se désintéresser de la question climatique. Les Flamands et les plus âgés plus encore que les francophones. “Les adolescents sont pourtant champions dans l’art de remettre en question les habitudes des aînés. Mais ce n’est pas évident pour des adultes de reconnaître avoir changé d’avis à cause des jeunes parce qu’ils veulent garder leur domination symbolique, analyse Françoise Bartiaux. C’est une explication. Il y en a peut-être une autre. “Les manifestations et les expressions très émotionnelles de Greta Thunberg polarisent. Tout cela renvoie à des émotions positives ou négatives. Cela suscite à la fois plus d’engagement d’une part et plus de résistance d’autre part”, explique Marc Mormont, sociologue des questions liées à l’environnement de l’ULiège.

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2019 restera l’année de la plus grande mobilisation autour du climat jamais connue dans notre pays. Et pourtant, notre enquête révèle que cela n’a nullement eu un effet de mobilisation plus grande des opinions publiques en faveur de ces questions. Pourquoi? En réalité, faire peur à la population, et la culpabiliser, peut être contre-productif. Ces messages effrayants s’adressent au cerveau reptilien des gens, et non à leurs facultés rationnelles et intellectuelles. “On observe une dissonance cognitive, un phénomène largement étudié en sciences humaines. Quand on annonce quelque chose de nouveau, l’individu a le choix entre changer ou ignorer parce qu’il ne supporte pas cette information, décrypte Marc Mormont. Culpabiliser les gens (vous n’y connaissez rien, vous ne voulez rien faire…) ne sert à rien et est contre-productif. Cela renforce l’inertie de ceux que cela perturbe trop dans leur manière de vivre ou de penser. Responsabiliser, c’est tout autre chose, c’est dire: vous pouvez faire quelque chose.” Et Françoise Bartiaux de conclure: “Finalement, que le débat soit polarisé montre la difficulté d’accepter qu’il faut changer ses pratiques à une large échelle... Mais au moins, il y a débat, et c’est sûrement un grand mérite des marches des jeunes”.

Cet article est issu de notre édition papier du mercredi 20 novembre 2019. Pour plus d'infos qui piquent, rendez-vous en librairie à partir de ce mercredi ou dès maintenant sur notre édition numérique, sur iPad/iPhone et Android.

En toute transparence, le sondage à la base de ce dossier a été financé par les magazines Humo et Moustique, ainsi que par le constructeur automobile Volvo qui n’a pas participé à l’élaboration de l’enquête ni à ses commentaires. Volvo qui, pour expliquer cet engagement, nous envoie ce texte: “En 1972 déjà, Pehr Gustaf Gyllenhammar, CEO de Volvo à l’époque, déclarait au sujet de la durabilité: “Nous faisons partie du problème, mais nous voulons faire partie de la solution”. Entre-temps, Volvo est passé à l’action avec des mesures drastiques et l’électrification de ses voitures pour devenir climatiquement neutre d’ici à 2040. Voilà pourquoi nous nous engageons pour notre planète, car c’est uniquement ensemble que nous parviendrons à un avenir écologique”.

Étude en ligne, menée entre le 14 et le 28 octobre 2019, par l’agence de recherche iVOX auprès d’un échantillon de 2.000 Belges. La marge d’erreur s’élève à 3,02 %.

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