Pourquoi Paul Magnette doit-il absolument réussir sa mission?

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Le coeur de la Belgique s’est-il arrêté de battre le 26 mai dernier, dans l’indifférence générale? Paul Magnette, chargé de le réanimer, fait face à une situation inextricable. On vous explique pourquoi il n'y a pas vraiment d'autre alternative que de réussir à monter un gouvernement fédéral.

Plus de cinq mois après les élections du 26 mai et presque onze mois après la chute du gouvernement Michel. On ne va plus pouvoir se mentir. Ce qui se passe est catastrophique. Même Paul Magnette, le président du PS à la barre en tant qu’informateur, crie aujourd'hui à l'urgence. L'éclairicie d'un Open-VLD qui prenne ses resposnabilités fédérales pointe aujourd'hui à l'horizon. Mais globalement les perspectives sont sombres.

Cela fait des années que je pressens ce qui va arriver. Après d’éventuelles élections qui n’auront qu’exacerbé le malaise dû à une crise économique et financière insoluble, le malheureux chef de l’État se mettra à courir après un gouvernement introuvable. La Belgique peut disparaître par implosion.” Voilà ce que prophétisait... en 1981 François Perin, fondateur du Rassemblement wallon. Sommes-nous arrivés à ce stade? Pour Jules Gheude qui signe plusieurs ouvrages consacrés à François Perin et à “l’incurable mal belge”, c’est évident. “Le gros problème, c’est que les francophones agissent comme si la Belgique était vouée à l’éternité. Ils disent qu’il faut la sauver. Mais c’est impossible face au nationalisme flamand qui est le résultat de décennies de combat.” Pour Jules Gheude, soit il faudra retourner aux urnes - avec le risque d’une poussée plus forte encore du PTB et du Vlaams Belang -, soit il faudra dresser l’acte de décès du pays.

La fin ou le début de rien

Pierre Verjans, politologue à l’ULiège relativise: “Une vraie négociation de séparation du pays prendrait dix ans. Et l’Europe ne serait pas plus tendre avec la Belgique qu’avec la Catalogne”. D’ailleurs, depuis l’affaire catalane, la N-VA n’utilise plus le mot “indépendantiste” mais préfère parler de “confédéralisme”, souligne Pierre Verjans qui lance avec humour que les nationalistes veulent bien rester avec les Wallons pourvu que ces derniers parlent flamand et ne votent plus socialiste. Rien de neuf en réalité dans un royaume scindé entre deux cultures depuis 1830. “Déjà au moment de cette révolution bizarre contre l’autoritarisme de Guillaume d’Orange, on parlait des identités flamande et wallonne”, rappelle Pierre Verjans. Et au fond, Jules Destrée avec sa célèbre sentence en 1912 actait déjà aussi la situation dans laquelle nous sommes: “Sire, il n’y a plus de Belges”. Les blocages se sont succédé tout au long de notre histoire comme avec la scission de Louvain ou l’affaire des Fourons. “Cela dure des mois, parfois des années, mais on s’en sort toujours. Les différences de votes au Nord et au Sud sont spectaculaires depuis le début.”

“On pourrait voir l’État disparaître sans avoir expliqué clairement aux Belges ce que cela signifie.”

Ce qui caractérise la crise politique que nous traversons, c’est que nous sommes face à une sorte de banalisation de l’absence de gouvernement. “On ne s’en émeut plus. Cela ne précipite pas la fin du pays pour autant, mais il faut constater que plus personne ne défend l’autorité fédérale. La stratégie de pourrissement de la N-VA a fait son oeuvre”, dénonce Jérémy Dodeigne, politologue à l’UNamur. Le dilemme est en réalité plus subtil que simplement acter ou non la fin du pays. La Flandre ne veut pas la fin du pays, elle veut son indépendance totale. Tout est dans cette nuance. Si on devait organiser demain un référendum sur la fin de la Belgique, entre 5 et 15 % à peine des Flamands y souscriraient. Cette proportion n’évolue pas depuis les années 80. Par contre, la moitié d’entre eux se prononceraient en faveur du confédéralisme qui réduirait à presque rien l’État belge. “C’est ça qui est inquiétant aujourd’hui. On pourrait voir l’État quasiment disparaître sans avoir expliqué clairement aux Belges ce que cela signifie.”

Le scénario d’une septième réforme de l’État de nature confédérale pend aujourd’hui au nez du pays et à la barbe des francophones. C’est ce que confirme Vincent Laborderie, politologue à l’UCLouvain. Et le pire serait que ce confédéralisme ne serait à nouveau qu’un emplâtre sur une jambe de bois. “Une réforme de l’État pourrait mener à la même situation dans cinq ans avec un résultat électoral aggravé”, commente Vincent Laborderie. Ce n’est pas le seul souci.

Le confédéralisme, au sens “livresque” du terme, ce sont deux États indépendants qui décident de mettre en commun certaines choses. “Mais nos partis politiques l’utilisent autrement pour dire qu’ils veulent pratiquement tout régionaliser en gardant une Belgique qui permette d’entretenir le lien avec Bruxelles, une monnaie, une place au sein de l’Union européenne. Ce serait transférer tout ce qui peut l’être encore comme la justice ou la sécurité sociale”, explique Edoardo Traversa, professeur de droit à l’UCLouvain et coordinateur de la plate-forme E-change qui cherche des solutions aux problèmes de gouvernance en étant apolitique.

Il est urgent qu'on dise la vérité aux Belges : le confédéralisme ne résoudrait rien du tout"

Il est sans doute temps et urgent qu’on dise la vérité aux Belges: le confédéralisme ne va répondre à aucun problème concret qui se pose dans notre pays, il va même aggraver les choses. Il ne résoudra rien concernant la dette publique, la mobilité ou le positionnement économique de notre pays. Les normes de bruit à l’aéroport de Zaventem ont ainsi été régionalisées et il est devenu impossible d’apporter une solution tant les conflits entre niveaux de pouvoir sont grands. Pareil pour la mobilité autour de Bruxelles: il n’y a plus une seule autorité en capacité de régler le problème. “Le confédéralisme va multiplier les situations dans lesquelles plus personne ne sera compétent. Par ailleurs, on cache aussi le coût de tous ces transferts comme celui des allocations familiales, par exemple. Quand on transfère des compétences, on transfère des recettes sans jamais savoir si ce sera suffisant pour assurer la compétence. En plus, le confédéralisme va entraîner tellement de flou que cela pourrait faire fuir les entreprises étrangères qui voudraient s’installer en Belgique. Le confédéralisme est dommageable pour la stabilité”, aligne Edoardo Traversa.

Quoi qu’il en soit des blocages politiques, il reste des problèmes communs à tous les Belges: transition environnementale, transition digitale, énergie, mobilité… “Il y a déjà aujourd’hui trop d’autonomie pour résoudre tous ces problèmes. Plus personne n’est responsable du global. Et le confédéralisme amplifierait ce phénomène. Nos voisins comme l’Allemagne, les Pays-Bas, les pays scandinaves sont des États de plus en plus efficaces tandis que nous faisons du surplace parce que nous nous disputons sur de l’institutionnel, dénonce Edoardo Traversa. Parler de confédéralisme est un slogan politique qui pousse à croire qu’il y a deux peuples. C’est une rhétorique qui doit être combattue parce que ce n’est pas une méthode qui peut résoudre quoi que ce soit.”

L'heure est grave mais l'orchestre joue encore

Voilà. Les francophones ne veulent d’ailleurs nullement entendre parler de confédéralisme. D’autres scénarios tournent. Un gouvernement arc-en-ciel réunissant socialistes, écologistes et libéraux, sans la N-VA et ultra-minoritaire en Flandre, sera-t-il mis sur pied par Paul Magnette? Ou faudra-t-il passer par de nouvelles élections qui cette fois porteront sur la possibilité d’une réforme de l’État de type confédéral? On pourrait encore monter un gouvernement socio-économique de quelques mois. “On est dans une situation similaire à celle de 2010 avec une N-VA dominante au Nord et un PS au Sud. La technique utilisée par Elio Di Rupo avait alors consisté à négocier à l’usure en mettant tout le monde autour de la table, y compris la N-VA qui avait fini par se retirer sur les questions institutionnelles, souligne Pierre Verjans. Cette voie-là est réutilisable. Mais elle est difficile.”

Alors? La méthode Magnette, transparente et conssitant à parler des sujets de préoccupations, réussira-t-elle ? L’heure est grave mais l’orchestre joue encore. En 2019, on pourrait dire: Sire, il n’y a plus de Belges, mais il y a quand même encore Angèle qui chante à tue-tête que “tout est beaucoup trop flou” sur toutes les radios. Des deux côtés du pays.

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