Paul Magnette : "la question sociale se pose partout en Belgique"

Paul Magnette vient d'être nommé informateur par le roi. Que veut-il? Que va-t-il faire? Il venait d'accorder une longue interview à Moustique dans laquelle il explique combien la justice sociale est une valeur bénéfique pour le pays tout entier. C'est le moment de se replonger dans cette rencontre.

Il tient à poser seul devant le tableau d’Émile Vandervelde qui trône dans son nouveau bureau. Pour ressembler au fondateur du parti, il ne manque à Paul Magnette que le chapeau. L’authentique couvre-chef est d’ailleurs gardé religieusement dans le sacro-saint antre du PS telle une relique. Le Carolo compte marcher dans les pas de la grande histoire socialiste qui dure depuis 135 ans. L’ombre d’Elio Di Rupo, qui lui aussi se veut l’Émile Vandervelde des temps nouveaux, plane encore boulevard de l’Empereur, mais Paul Magnette n’en fait pas un problème. “Émile aurait dit: “Être tout le temps dans l’action, le nez dans le guidon et ne plus prendre le temps de la réflexion fait perdre le sens de ce qu’on fait”. À l’inverse, ne faire que des discours sans mettre les mains dans le cambouis ne permet pas de comprendre les rapports de force et ce qu’est la politique. Ce qui m’a séduit dans le socialisme, c’est les mains dans la glaise et la tête dans les étoiles”, clame-t-il avec flamme. Dithyrambique sur les valeurs, il a du mal à se lâcher sur le côté personnel. Car “tout est politique”, clame-t-il. “Sauf peut-être l’amour, l’intimité et la beauté.”

Vous avez écrit il y a quelques années que la gauche ne meurt jamais. Aujourd’hui, vous laissez pourtant entendre que le PS pourrait disparaître...

PAUL MAGNETTE - On ne peut jamais être vraiment certain qu’une organisation ne meurt jamais. Mais la gauche, elle, comme je l’ai écrit, ne mourra jamais. Parce que les idéaux portés par la gauche d’égalité, de lutte pour la justice, d’émancipation pour tous, d’extension des libertés ne disparaissent jamais. À chaque époque de l’histoire, il y a une partie du politique qui incarne ces valeurs-là. Je n’ai jamais prétendu non plus que le PS était toute la gauche. Le PS est une des composantes de la gauche. Celle-ci est politique mais aussi syndicale, mutuelliste, associative, culturelle. Et, c’est vrai, le PS pourrait disparaître. On doit être très vigilant pour que la sensibilité de gauche que nous incarnons subsiste et retrouve son poids.

Comment? Quelles valeurs comptez-vous porter?

Les valeurs n’ont pas changé. Chaque fois que je relis la charte de Quaregnon datant de 1893, je vois que l’idée fondamentale d’un patrimoine commun reste là. Cela ne conteste pas le fait que chacun puisse avoir son patrimoine privé, construit tout au long de la vie à force de travail. Mais si on ne construit pas un patrimoine commun, toute une partie de la population n’a pas accès à une série de biens fondamentaux. Tout le combat du socialisme a été celui-là. La santé, l’école, le logement, l’alimentation de qualité, la mobilité - et ça s’étend à la culture - ne doivent pas être des privilèges de quelques-uns. Cela doit être ouvert à tous.

Le socialisme peut redevenir une voix qui parle

Vous prônez un retour aux fondamentaux...

Ces valeurs-là n’ont jamais pris une ride et n’en prendront jamais. Mais la manière de les défendre change au fil du temps parce que le monde change. Le politique a beaucoup changé aussi ces dernières années. Je suis frappé qu’aux États-Unis, où on a eu Obama pendant huit ans grands formats qui a largement amélioré la situation de la classe moyenne et des classes moyennes inférieures, on ait néanmoins Trump à la Maison Blanche. On a le parti des travailleurs au Brésil qui a fait massivement reculer la pauvreté avec Lula et Dilma Rousseff et qui néanmoins a conduit à Bolsonaro. Chez nous aussi, un peu partout en Europe, il y a une droite populiste et une extrême droite. Je suis convaincu que le néolibéralisme est un échec économique, social, écologique, mais ça ne veut pas dire qu’automatiquement il y a un effet de balancier qui reconduise vers la social-démocratie. Cela a été longtemps le cas. Ce n’est plus vrai. Nous ne sommes plus la force de recours automatique. Cela doit nous conduire à une profonde interrogation. Les valeurs sociales-démocrates sont à la peine partout... Il y a heureusement le Portugal qui est notre phare. Il y a un phénomène très paradoxal aux États-Unis où se dire socialiste était pratiquement inconcevable, et aujourd’hui c’est Elizabeth Warren et Bernie Sanders et toute la jeune génération derrière eux qui défendent les mêmes valeurs que nous comme l’accès à la santé, au logement et à l’enseignement pour tous. Et le fait de taxer les multinationales et les grandes fortunes. Il y a des signes d’espoir. Le socialisme peut redevenir une voix qui parle à un public large.

En Belgique, c’est possible? Les socialistes flamands ne vont vraiment pas bien...

J’espère que pour le sp.a ce n’est qu’un creux passager. Mais nous sommes quand même la première famille politique du pays avec 29 sièges avant la N-VA qui a 25 sièges et bien avant la famille libérale qui a 24 sièges. Je suis le premier à regarder la situation en face. On a vécu une érosion historique. Notre score de 2019 est notre plus mauvais score depuis qu’on a établi le suffrage universel. C’est un fait assez grave pour nous amener à une introspection en profondeur. Mais en même temps, ne faisons pas comme si on était à l’agonie. On a un poids et donc une responsabilité.

Qu’allez-vous faire à présent sur la scène fédérale avec ça? Tout est bloqué.

Les raisons de ce blocage supposeraient toute une interview en soi. Beaucoup disent que c’est parce que la Flandre a voté à droite et la Wallonie à gauche. Mais c’est loin d’être nouveau. Nous sommes historiquement un pays où le Sud a voté pour la république et le Nord pour la monarchie. Néanmoins la Belgique a survécu. On est donc capables de ne pas être d’accord sur des questions aussi fondamentales et néanmoins faire vivre la Belgique. Mais le paysage politique s’est aujourd’hui recomposé et beaucoup de partis politiques ne savent plus très bien qui ils sont. Cela crée de grands doutes existentiels. Nous sommes par contre paisibles, clairs et précis sur nos demandes.

Quelle est votre demande?

On a fait campagne pour un shift social en disant que le tax shift a été très mauvais. Les 20 % de la population la plus vulnérable ont perdu du pouvoir d’achat. Les 20 % les plus riches en ont bénéficié. On est le pays où le taux de croissance a été le plus bas dans l’Union européenne. On est un des trois pays qui a créé le moins d’emplois. Le bilan du gouvernement de Charles Michel est un fiasco total. Je passe les outrances sur les autres sujets, notamment la migration. On a besoin d’un retournement de situation. Le résultat des élections le montre. La coalition suédoise a très largement perdu. Le gouvernement tripartite dirigé par Elio avait gagné les élections. Nous continuons à dire que les pensions minimales doivent remonter à 1.500 euros. On parle beaucoup de métiers en pénurie, mais si on augmentait le salaire minimum, ça irait déjà mieux. La sécurité sociale est la meilleure protection contre la pauvreté et c’est le patrimoine de ceux qui n’en ont pas.En Flandre, les indépendants, les salariés, tout le monde se pose des questions sur l’accès aux soins de santé ou à la pension

En Flandre, les indépendants, les salariés, tout le monde se pose des questions sur l’accès aux soins de santé ou à la pension"

 

Comment voulez-vous réaliser ça avec une Flandre à droite?

Elle l’a toujours été, c’est un fait historique. Mais je crois que la question sociale se pose partout en Belgique. En Flandre, les indépendants, les salariés, tout le monde se pose des questions sur l’accès aux soins de santé ou à la pension. D’ailleurs, si le Vlaams Belang a eu un tel succès, c’est en partie parce qu’ils ont compris que la pension à 1.500 euros était largement souhaitée et ils se sont approprié cette demande qui venait du sp.a. Si la droite ne comprend pas qu’elle doit aussi investir dans le social parce que c’est la condition de plus de justice sociale mais aussi d’une plus grande efficacité économique, je continuerai à tout faire pour les convaincre.

Ça ne se résume pas à gouverner ou pas avec la N-VA?

La vraie question, c’est: que voulons-nous faire? Pour nous, il faut réinvestir dans le social, dans la sécurité sociale, dans les services publics. Le fédéral n’a pas beaucoup de leviers en matière de réchauffement climatique, sinon la SNCB. Il faut la refinancer. J’ai sur chaque sujet des arguments rationnels que je défends calmement avec continuité. Et puis on écoute les propositions des autres. Mais aujourd’hui, nous n’avons aucun point commun avec la N-VA, sauf sur le bien-être animal. On ne construit pas un programme de gouvernement sur un point comme celui-là. Je ne vois aujourd’hui aucun signe de convergence. Mais je continue à répondre aux invitations des informateurs royaux.

Ce que nous proposons est raisonnable et nécessaire pour le pays."

 

Jusqu’où serez-vous inflexible?

Disons que nous serons constants et clairs. Ce que nous proposons est raisonnable et nécessaire pour le pays. On a définancé l’État à travers une série de réformes mal pensées. On a trop peu mis à contribution les bénéfices des entreprises et du capital. On a laissé filer la fraude fiscale. On a désinvesti la sécuritésociale. Tout ça n’est pas juste et n’est pas bon pour notre modèle. Regardez les pays nordiques, les pays qui sont gouvernés selon une logique sociale-démocrate. Ils ont un haut taux de syndicalisation, un dialogue social de qualité, un investissement massif dans les services publics, dans les soins de santé et dansl’éducation. Ce sont les plus performants du monde. Le modèle social-démocrate est infiniment plus efficace que le modèle néolibéral qui a produit de la pauvreté, de la concentration de la richesse, un usage sans considération des ressources naturelles qui a donc conduit au dérèglement climatique. Quant au communisme qu’on nous présente comme la nouvelle mode politique, qu’on me donne un exemple de pays dirigé durablement par les communistes qui ait vraiment fait avancer la cause des travailleurs et créé davantage de bien-être.

Vous portez beaucoup d’espoirs des militants...

On a un travail de réhabilitation du socialisme à faire. Il n’y a pas de raison de se flageller. Il faut être fier de notre histoire et de qui nous sommes. Nos conquêtes sont réelles.

Le socialisme, ce n’est pas ringard?

C’est même l’idée la plus lumineuse de notre époque.

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