Mode d'emploi : les youtubeurs pour les nuls

Teaser

Percer dans le « YouTube game »  n'est pas donné à tout le monde. Celles et ceux qui y parviennent sont de vrais entrepreneurs, persévérants et innovants. Mais leur profession - oui, c'est un métier à temps-plein - manque de reconnaissance. Encore et toujours...

"Alors comme ça vous faites des vidéos sur internet ! C'est bien. Mais combien d'argent vous gagnez avec ça ?" Il y a quelques années, cette question revenait quasi systématiquement chaque fois qu'un youtubeur était interrogé sur un plateau télévisé. La nouvelle génération a créé une nouvelle profession. Et celle-ci fascinait autant qu'elle pouvait déranger certains dinosaures des médias traditionnels. Comment des jeunes pouvaient-ils générer des millions de vues et emmagasiner autant d'argent en postant des capsules vidéos tournée à la va-vite dans leur chambre... ? Aujourd'hui, si le métier de youtubeur est entré dans les mœurs, il est encore souvent mal compris. Beaucoup de gens l'ignorent, mais celles et ceux qui l'exercent sont de véritables entrepreneurs qui emploient même parfois plusieurs personnes pour réaliser leurs vidéos (cadreurs, monteurs,...). Ils suscitent l'intérêt des marques qui cherchent à profiter du puissant lien qui les unis à leur communauté (parfois plusieurs millions de followers) afin de promouvoir leurs produits. Et y a de la marge à se faire.

En mars 2019, les 30 chaînes Youtube belges francophones les plus populaires cumulaient 21,6 millions d‘abonnés et plus de 3 milliards de vues ! Les chaînes télévisées peuvent aller se rhabiller... Mais contrairement à la France, qui a défini un cadre légal clair pour entourer la profession et a vu apparaître de nouvelles structures comme les MCN (pour Multi-Channel Networks) spécialisées dans la gestion des droits des youtubeurs, la situation est encore très floue chez nous. Jeudi dernier, le Conseil Supérieur de L'Audiovisuel (CSA) organisait pour la première fois un meeting pour réunir les acteurs du secteur. Quelques gros noms du « YouTube game » belge étaient présents : Math (se fait des films), Enzo, Lufy (LufyMakes YouUp) et MarshmaloO. À eux quatre, ils totalisent plus de 3 millions d'abonnés sur la plate-forme de vidéos de Google. Sans compter leur audience sur les autres réseaux sociaux (Facebook, Instagram,...) qui est également sur une courbe ascendante.

© CSA

Enzo et LufyMakes YouUp - © CSA

"Prostitution digitale"

Le développement croissant de l’activité sur les plate-formes est plutôt perçu comme bénéfique pour la création, la diversité et le pluralisme. Mais selon le CSA, la forte influence des youtubeuses et des youtubeurs sur les publics doit s’accompagner d’une responsabilité éditoriale et sociétale. En mai dernier, en Allemagne, les élections européennes se sont aussi jouées sur le web, avec une vidéo d’un Youtubeur générant plus de 5 millions de vue et dénonçant la politique d’un parti de la majorité... D’autres règles fondamentales doivent faire l’objet de réflexions, comme la protection des mineurs, les principes de transparence, ou encore la communication commerciale.

Cette dernière faisait l'objet de vives discussions au cours du meeting. Il est souvent reproché à certains youtubeurs de ne pas expliquer assez clairement quand une vidéo ou un contenu fait la promotion d'un produit commercial. Une critique qui existe aussi au sein même de la profession. "Certaines personnes abusent vraiment de la publicité. Ils font ce métier pour l'argent. Les internautes se sentent parfois trompés", regrettait Lufy. "Nous ne sommes pas des vendeurs. Notre business, c'est l'authenticité. On refuse de s'associer à certaines marques. Si on ne consomme pas/plus tel produit, il n'y a pas de raison d'accepter une collaboration." Même son de cloche chez Audrey, aka MarshmaloO. "J'ai fait un sondage auprès de mes followers pour savoir s'ils savaiten faire la différence entre des créateurs de contenus et des influenceurs. Le résultat était affligeant... Si l'argent est votre but, vous n'avez rien compris au métier de youtubeur. Votre passion doit être le moteur de votre chaîne. Si on peut réussir, c'est parce qu'on a une communauté. On ne peut pas tromper sa confiance. La prostitution digitale, ça ne marche pas.

Régularité et authenticité

Les youtubeurs doivent être particulièrement attentifs à leur capital image pour ne pas compromettre leur carrière. Celle-ci ne tient souvent qu'à un fil alors qu'il faut parfois des années pour être (re)connus. La régularité (dans l'alimentation des plate-formes en nouveaux contenus" et l'authenticité sont les maîtres-mots pour réussir "On a montré que c'était possible, mais il y a du travail derrière. Ça fait 8 ans que je suis sur YouTube, mais seulement trois que c'est devenu mon métier", explique MarshmaloO. Math, lui, a travaillé plus de deux ans et demi dans une banque avant de se consacrer à temps-plein à ses vidéos parodiques de films. "400.000 à 500.000 abonnés, c'est suffisant pour vivre de son activité", estime celui qui se décrit comme un « artiste-saltimbanque ».

L'humoriste envisage un jour de frapper à la porte d'un studio de cinéma. En attendant, il a déjà deux boîtes à faire tourner en plus de sa chaîne YouTube, et déplore que le métier ne bénéficie toujours pas davantage de crédibilité aux yeux des annonceurs. "On fait des audiences énormes. Cette visibilité a de la valeur. Mais quand on compare les budgets débloqués par les marques pour placer une pub à la télé, c'est dérisoire." Lufy approuve et ajoute : "C'est fatiguant de devoir se défendre, de se justifier à chaque fois en disant « On a un million d'abonnés, voilà ce qu'on fait... » Quand on veut créer du contenu qui s’apparente plus à du reportage, là on est face à un souci d’accès. On a pas d’accès aux artistes, aux lieux, aux événements, faute de carte de presse. Nous n’en voulons pas une, mais ce serait peut-être bien de disposer d’un certain statut pour les nouveaux médias.

Malgré les vues par millions, les youtubeurs souhaiteraient aujourd'hui encore que leur profession soit mieux considérée en espérant, un jour, voir naître un cadre administratif clair afin que leur pratique soit reconnue publiquement en Belgique.

Ci-dessous, l'interview de Math se fait des films réalisée par nos confrères d'Ilico.

Plus de Actu

Notre Selection