Rencontre

"Notre pays ne répond pas correctement à la problématique de la violence conjugale"

Vinciane Dessy est médecin à la Maison médicale La Glaise à Marchienne au Pont. La violence conjugale, elle la voit, elle la constate, même…

Il y a les chiffres. En Belgique, une enquête montrait en 2010 qu’une femme sur vingt âgée de 18 à 75 ans avait vécu – sur les 12 derniers mois – des situations de violences conjugales très graves. En 2015, une étude réalisée en Région Bruxelles Capitale montrait que 25% des femmes interrogées avait subi au cours de leur vie des violences physiques, 10% des violences sexuelles et 50% des violences psychologiques. Ou encore  : en 2017, il y a eu, chez nous, 40 féminicides. L’année dernière 37. Cette année, nous en sommes à 19. Derrière ces chiffres, il y a la réalité. Celle, par exemple, du Dr Dessy.

Cela vous arrive de rencontrer des patients qui vivent des violences domestiques ?

Oui, régulièrement. Il y a des situations où l’on sait qu’il se passe de la violence à l’intérieur de couple mais cette violence n’est pas l’objet de la consultation, et ça, cela arrive au moins une fois par semaine. Et puis des situations où la personne vient pour la violence – pour un constat, par exemple – et ça c’est heureusement un peu moins fréquent.

Cette violence hebdomadaire, comment se manifeste-t-elle ?

Il y a la violence physique, celle qu’on voit, les hématomes par exemple, il y a aussi la maltraitance psychologique. On s’en rend compte en parlant avec les patientes. Le regard fuyant, le manque d’assurance… Et puis des manifestations psychosomatiques, des troubles du sommeil… Et puis des réflexions ‘prudentes’  : « vous connaissez mon mari, ce n’est pas tous les jours évident » etc. Les gens expriment un climat d’insécurité au niveau du domicile, du foyer et laissent entendre que cela pourrait déraper à un moment ou à un autre.

Les victimes sont plutôt des hommes, des femmes, elles appartiennent à une classe d’âge ou une classe sociale ?

Oui, il y a bien plus de femmes. La tranche d’âge, j’aurais tendance à dire qu’elle se situe entre 25 et 40 ans, une tranche intermédiaire où il y a encore des enfants à la maison. Pas les très jeunes. Et chez les plus vieux, il doit y en avoir aussi, mais je crois qu’ils le cachent mieux. La violence appartient à toutes les classes sociales. Je crois cependant qu’elle est moins visible chez les plus aisés. Mais plus banalisée dans les classes sociales plus faibles…

C’est à dire ?

C’est à dire que, sans généraliser, la norme y est un peu différente. Des personnes ayant vécu des violences étant enfants auront tendance à les accepter plus facilement, que celles qui n’ont pas vécu une enfance violente. Je crois que les violences domestiques ne sont pas, partout, du même type.

Y a-t-il un déterminisme social de la violence physique ?

Je crois que oui. Dans le sens où les enfants qui ont eu l’habitude de voir leurs parents se disputer ont tendance à accepter plus de choses que quelqu’un qui n’a jamais été confronté à ça. A accepter ou à reproduire. Et parfois reproduire «  de bonne foi  ». Certaines personnes ne voient pas où est le mal dans le fait d’adopter certains comportements. Alors qu’en fait, ceux-ci sont intolérables.

C’est un problème d’éducation, alors ?

Je pense, oui. D’éducation et d’information sur ce qui est admissible et de ce qui ne l’est pas. Au niveau sexuel et affectif. Et le respect du corps. C’est super important de montrer aux enfants que ça peut se passer autrement. On peut ainsi espérer que ceux-ci, une fois adulte ne reproduisent plus certaines conduites.

Cela fait 18 ans que vous exercez à la Maison médicale, est-ce que vous voyez une évolution en bien, en mal ?

Non pas vraiment. En 18 ans, il n’y a pas de différence. On a beaucoup de patients chez qui la violence est présente. C’est d’ailleurs une des choses qui m’ont surprise en arrivant ici  : c’est cette violence. Cette violence tellement habituelle qu’elle est considérée comme «  normale  ». Pas nécessairement physique, d’ailleurs. Des choses totalement anormales qui font partie, ici, de la normalité.

Par exemple ?

La façon de parler à un enfant. J’entends au moins une fois par semaine, dans mon cabinet, un parent dire à son fils ou à sa fille, «  mais tais-toi, de toute façon t’es con  ». On intervient, alors, pour expliquer qu’on ne s’adresse pas comme ça à un enfant. Et ce sont des phrases qu’on entend tout le temps. «  Tu vaux rien  ». «  T’es bête  »… On a beau essayer de corriger le tir, il faut bien admettre que ça n’évolue pas beaucoup.

Et ceci ce sont des consultations «  classiques  »… Qu’en est-il des consultations centrées sur des actes de violence ?

La porte d’entrée, c’est la Police qui envoie les victimes pour le constat de coups. Au delà de ce constat et des soins donnés, cela permet de mettre en place des choses ou en tout cas de donner des informations.

Selon vous, la Belgique dispose-t-elle de suffisamment de structures de prise en charge ?

Non. Notre pays ne répond pas correctement à la problématique de la violence conjugale. La dernière situation que j’ai eu à gérer où la femme était réellement en danger, ça a été impossible de lui trouver un milieu d’accueil. Parce qu’elle avait, à la fois, une fille et un garçon de plus de 13 ans. Certains endroits acceptaient les enfants de moins de 13 ans, ou alors les endroits ne toléraient pas les garçons… Enfin, des complications incroyables pour aucun résultat. Conclusion : cette dame a été d’abord chez un membre de sa famille pour revenir, ensuite, au domicile conjugal vivre avec son mari violent…

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