Consulter un psy à prix réduit : un premier bilan contrasté

Teaser

Un certain nombre de consultations psychologiques par personne est remboursé depuis avril dernier par les autorités fédérales. Mais le dispositif tarde, pour l'instant, à faire ses preuves.

C’est une première : l’Inami rembourse désormais un certain nombre de séances chez un psychologue. Si la mesure date du 1er avril dernier, il ne s’agit en aucune manière d’une blague. Simplement la conséquence logique de la reconnaissance de la profession de psychologue clinicien grâce à une loi votée au Parlement fédéral en 2014. Mais les finances de l’Etat belge étant dans le rouge, la ministre de la Santé publique Maggie De Block (Open VLD) n’a dégagé qu’un budget de 22,5 millions d'euros pour l’année 2019. Il a donc fallu cibler un public bénéficiaire et établir de surcroît certaines conditions. Faites-vous partie des éventuels heureux élus ?  Il vous faut d’abord être âgé entre 18 à 64 ans. Vous ne pouvez pas ensuite souffrir de n’importe quelle pathologie. Non, il doit s’agir d’anxiété modérée, de dépression ou d’un problème lié à la consommation d'alcool. Vous devez aussi d’abord consulter un médecin généraliste. C’est lui qui vous prescrira les fameuses séances. Elles sont au nombre de quatre, renouvelables une fois. Vous pourrez donc vous allonger au total huit fois dans le divan dans le cadre de ce programme de remboursement

Est-ce un succès ?

Les débuts s’avèrent pour le moins poussifs. Il y a d’abord le budget peu utilisé. Le montant de 22 millions d'euros n’est pas spécialement élevé. Quatre mois plus tard, seuls 24% avaient pourtant été utilisé en juillet, nous apprend l’Inami. Ce n’est pas tout : les praticiens ne se bousculent pas au portillon pour s’inscrire au programme. Parmi ceux-ci, les orthopédagogues cliniciens font également partie des concernés. "Il y a actuellement environ 400 psychologues affiliés au système. À titre de comparaison, selon le site web de la Commission psychologues, 14.500 psychologues étaient inscrits fin 2018 chez eux, mais il ne s’agit pas exclusivement de psychologues cliniciens", explique son service presse. La liste des participants au projet se trouve disponible sur le site www.psy107.be. Du côté du cabinet de Maggie De Block, on se veut toutefois positif et on demande la patience : "Nous partons de zéro. Il est donc logique qu'il faille un certain temps avant que le projet n'atteigne sa vitesse de croisière. Mais chaque mois, de nouveaux psychologues et orthopédagogues se joignent à nous et de plus en plus de personnes sont aidées".

Qu'en pense la profession ?

Du côté de l’Union Professionnelle des Psychologues Cliniciens Francophones (UPPCF), on pointe différents problèmes : le tarif trop faible (45 €), le passage obligatoire chez un médecin généraliste ou un psychiatre, ou encore le supplément de travail administratif. "Ce sont les psychologues indépendants qui entrent en ligne de compte pour cette mesure. C’est une décision logique car les dispositifs actuels de santé mentale sont dépassés par la demande, alors que de nombreux psychologues indépendants n’ont pas de travail", explique son vice-président Thierry Lottin. "Or les séances durent souvent une heure. Si on tient en plus compte du travail supplémentaire que cela génère, c’est-à-dire la collaboration avec des médecins et le travail administratif, les 45 euros sont largement insuffisants. Cela explique évidemment en partie la frilosité actuelle pour participer au projet".  Autre problème : le nombre de séances remboursées. "Les psychologues participants au sein de notre union trouvent que quatre, même huit séances, sont totalement insuffisantes. Pour ceux qui ont répondu à notre enquête sur le sujet, le chiffre moyen nécessaire était de 12", indique encore Thierry Lottin.

Que pensent des psychologues participants ?

Parmi les psychologues cliniciens de la capitale, Elisabeth Bergé et Julien Dupuis ont tous les deux choisi de participer au projet. La première travaille à Schaerbeek, le second à Bruxelles-Ville. "J’ai voulu me lancer dans le projet, car mon cabinet est situé dans un quartier moins favorisé que d’autres. Je vois bien que des patients ont vraiment du mal à payer, ou que des gens ne consultent pas ou arrêtent alors rapidement de consulter pour des raisons financières. Or, je trouve important que ces gens-là aient aussi accès aux soins. Et ça m’a permis effectivement d’avoir des personnes qui ne seraient pas venues avant consulter. Donc, ça c’est très bien. Après, il y a aussi des personnes qui auraient pu s’offrir les séances à la base, mais n’auraient effectivement pas fait la démarche. Ca les a donc aidés aussi", explique Elisabeth Bergé. "Un autre élément qui les aide, c’est d’être moins perdu dans la démarche de voir un psychologue, parce que le médecin leur indique une liste d’adresses. Ça rend la démarche plus facile. Mais le fait que le nombre de séances soit limité n’est pas évident. Pour certaines personnes, ça ne suffit pas". 

Quant à Julien Dupuis, il trouve le projet intéressant, mais perfectible. "J’ai commencé à participer au projet en septembre. Plutôt que de se positionner de manière ferme en disant 'On n’est pas d’accord avec les conditions qui ne sont pas idéales', je préfère le dire en faisant partie du projet. Avec l’espoir que c’est quand même une étape qui est franchie. Il y a un autre enjeu que le remboursement, celui que les psychologues ne soient pas mis, je dirais, sous tutelle. Actuellement, ça doit en effet passer par une prescription du médecin. Il faut en tout cas que le psychologue garde son indépendance, ce qui est spécifié par la loi", explique le psychologue. "J’ai donc accepté en mettant le bénéfice du patient en avant, avec l’idée aussi que ce soit un premier pas. Pour la critique visant une lourdeur administrative, je pense que cela a été un peu exagéré. J’observe qu’une routine s’installe de facto".  Au final, les deux praticiens estiment aussi que la mesure n’est sans doute pas connue par l’ensemble du public potentiellement concernée.

Des séances déjà remboursées chez des mutuelles

Certaines mutuelles interviennent déjà financièrement dans le paiement d’un certain nombre de séances chez un psy. La Mutualité chrétienne (MC) rembourse, depuis janvier 2017, jusqu'à 15 € par séance, avec un plafond de 180 € par an et par personne. Du côté de la Mutualité Socialiste (Solidaris), le plafond annuel s’élève à 160 € avec un maximum de 20 € par séance. "Il y a trois conditions pour en bénéficier : avoir un dossier médical global (DMG) en cours de validité chez un médecin généraliste, être en ordre de cotisations à l'assurance complémentaire et consulter l'un des psychologues reconnus par Solidaris", explique son service presse. La Mutualité socialiste critique par ailleurs certains points de l’actuel dispositif de remboursement fédéral. "Nous défendons un remboursement intégral des huit premières consultations (NDLR : elles reviennent aujourd’hui entre 4 et 11 euros), et ce pour tous les publics, y compris au-delà de 65 ans et en dessous de 18 ans. Nous réclamons un accès direct, sans prescription obligatoire. Nous défendons un remboursement obligatoirement en tiers-payant", indique son porte-parole.

Un système de santé à deux vitesses

Moustique se penchait, voilà encore quelques mois, sur le deux poids, deux mesures en matière d’accessibilité aux soins de santé en Belgique. L’accès à des soins mentaux s’avère un exemple particulièrement interpelant. Un Belge sur trois manifeste en effet des difficultés psychologiques à partir de de l’âge de 15 ans, selon la dernière enquête de santé des Belges à propos de santé mentale (2013). Or, l’actuel système de remboursement ne vise évidemment pas bénéficier à un tiers de la population belge. Il ne s’agit pas d’être trop jeune ou trop vieux. Il faut ensuite être remis sur pied en maximum huit séances. Les thérapies longues, qui ont un rôle essentiel à jouer pour de nombreuses personnes, ne font ainsi pas partie du projet de Maggie De Block. Il existe certes aujourd’hui la possibilité de se faire suivre sur une période longue et à prix réduit dans certains centres de santé mentale ou des maisons médicales. Mais ces services sont majoritairement débordés et ne peuvent répondre à la demande. 

Du côté du cabinet de Maggie De Block, on nuance ce tableau sombre. Et on reconnaît en même temps que la situation n’est pas optimale. "Les patients qui ont besoin d’une thérapie sur une longue période bénéficient aujourd’hui du remboursement de consultations avec un psychiatre via l’assurance obligatoire. Le Service Santé Mentale (SSM) pourrait aussi jouer un rôle pour ces patients, mais c’est à discuter avec les communautés et régions", explique son cabinet. "Est-ce suffisant ? Peut-être pas, mais il est clairement prouvé que les investissements dans la santé mentale doivent se trouver aussi dans la première ligne (NDLR : le projet actuel vise les acteurs de première ligne avec un objectif préventif). Car en aidant les patients avec des problèmes modérés, on évite que cela ne s’aggrave".

Plus de Actu

Notre Selection