Éco-anxiété, dans l'enfer des climato-dépressifs

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Désespoir, culpabilité, impuissance… Le sentiment d’urgence est tel qu’une partie croissante de la population commence à cauchemarder pour son avenir. Au point de faire une croix dessus.

Lors du sommet new-yorkais consacré au climat le 23 septembre dernier, Greta Thunberg, épuisée et en colère, a une énième fois mis les dirigeants face à leurs responsabilités et leur inaction. Ce n’était pas du show, ce n’était pas de la com. Enfant, avant de devenir une militante écologiste ultra-médiatisée, Greta Thunberg a dû prendre conscience de l’état de notre planète. Un constat tellement difficile à digérer que la jeune fille est tombée en dépression, a arrêté de parler et a perdu une dizaine de kilos en deux mois. 

On ne compte plus les manifestations, les rapports scientifiques et autres conférences sur les catas- trophes liées au réchauffement climatique. Cette surmédiatisation conduit un nombre de plus en plus important de personnes à une prise de conscience tragique: la Terre va de mal en pis et ses maux sont aussi dangereux que sous-traités. Un constat qui plonge certains dans une déprime allant bien au-delà d’un simple stress pour notre avenir. Ce désespoir climatique porte un nom: l’éco-anxiété. Un concept développé par la Belgo-Canadienne Véronique Lapaige. Dans ses écrits, la chercheuse évoque un stress “prétraumatique” qui, contrairement au post-traumatisme et comme son nom l’indique, surviendrait avant la catastrophe. “Les changements climatiques sont devenus le premier enjeu mondial en santé publique”, déclarait-elle lors d’une conférence à Montréal. Une anxiété lourde et profonde qui touche prin- cipalement les jeunes et les scientifiques totalement dépassés par les résultats de leurs propres recherches.

Guerre chaude

Alice a 28 ans et est ostéopathe. Depuis toute petite, elle est habitée par des angoisses pourtant peu communes pour un enfant. “J’étais inquiète du fait qu’on manque d’eau et je me demandais ce qu’on ferait une fois qu’il n’y aurait plus assez de pétrole pour tout le monde”, se souvient-elle. Le 26 septembre 2018, elle navigue sur Internet et tombe sur la vidéo de l’astrophysicien Aurélien Barrau. Il y explique que nous devons nous préparer à un monde en guerre et que la révolution écologique ne pourra être évitée. “Ça a été un cataclysme. J’ai fait une boulimie d’informations toutes plus alarmistes et inquiétantes les unes que les autres. Je me suis rendu compte qu’on vivait dans un monde doré sur le point de s’effondrer. Et personne ne fait rien.” Aujourd’hui, la jeune femme est prise en charge par un hôpital psychiatrique et se calme à coups d’anxiolytiques, d’antidépresseurs et de somni- fères. Pourtant, elle n’ose jamais aborder les raisons de ses angoisses auprès des spécialistes. De peur qu’on la prenne pour une folle.

Sauf qu’ils sont de plus en plus à vivre un calvaire similaire à celui d’Alice. En juin 2018, Justine Davasse, elle-même éco-anxieuse, crée un groupe de soutien sur Facebook intitulé “Transition écologique et éco-anxiété”. Depuis, des centaines de personnes y laissent des témoignages quotidiennement. Toutes font état de violentes angoisses difficiles à pallier et d’un sentiment fort d’impuissance. Toutes ont peur pour l’avenir. L’éco-anxiété les pousse même à tout remettre en question: le fait d’avoir des enfants ou de faire des projets. Certains vont plus loin en se préparant au pire. Si la fin du monde approche, autant apprendre à survivre et opter pour l’autarcie. “On s’apprêtait à mettre en route un bébé, se souvient Alice. Mais après mon déclic ce fut un énorme non. Je ne peux pas mettre un être innocent dans un monde en guerre. Mes seuls projets sont immobiliers. Je dois me dépêcher d’aller vivre à la campagne.

Plus les nouvelles sont mauvaises, plus l’éco- anxiété gagne du terrain. En 2018, un sondage mené par Harris Poll détaillait que 72 % des 18-34 ans disent ressentir des symptômes de l’éco- anxiété. Aussi, l’Association psychanalytique internationale a reconnu le changement clima- tique comme étant la plus grande menace de santé publique du XXIe siècle. Ce qui signifie que le réchauffement et ses conséquences ne sont plus uniquement reconnus comme ayant un effet sur notre santé physique, mais aussi mentale.

Mais attention, qu’on ne parle pas de maladie. Vincent Wattelet refuse qu’on estampille l’éco- anxiété de la sorte. “La psychologie trace une frontière entre ce qui est normal ou pas. Mais finalement elle n’est qu’une grille de lecture sur le monde. Il n’y a pas de façon normale d’exister. L’éco-anxiété est positive et collective. La plupart des personnes qui prennent conscience de l’état du monde sont anxieuses. Il s’agit d’une réaction saine à un événement. En aucun cas d’une maladie.” Psychologue de formation, ce militant écologiste a longtemps cherché comment allier son métier à son combat. C’est comme ça qu’il a atterri dans l’ASBL Terre et Conscience où il est éco- psychologue. Un titre qu’il s’est auto-attribué étant donné que l’étude des rapports entre environnement et santé mentale reste une jeune discipline encore peu développée en Europe.

Comment tout peut s'effondrer

Pour calmer ces angoisses et reconstruire ce lien sacré entre l’homme et la nature, Géraldine Rémy a trouvé une solution. “C’est comme s’il y avait trois chemins: celui de la réflexion, celui de l’émotion et celui de l’action. L’idée est de jongler entre les trois. D’accepter ses émotions, mais de les dépasser par l’action tout en laissant place aux lectures et à l’information.” En octobre 2017, cette trentenaire professeure de français à Bruxelles tombe sur un post Facebook du réalisateur français Cyril Dion. Il y partage sa lecture du moment, Comment tout peut s’effondrer, de Pablo Servigne et Raphaël Stevens. Géraldine ne le sait pas, mais beaucoup d’éco-anxieux pointent ce bouquin comme étant la genèse de leur désespoir climatique. “Mon monde s’est écroulé. C’est la première fois que je faisais tous les liens. J’étais au courant pour les réfugiés climatiques, la hausse du niveau de la mer et la fonte des glaces, mais je n’avais pas compris que, mises bout à bout, ces données ne présagent aucune alternative si ce n’est la chute.

Pas de formule miracle

Après un burn out et une dépression, Géraldine remet tout en question et se demande ce qu’elle peut concrètement faire à son échelle. “Ce que j’aime c’est transmettre des émotions et des informations. J’ai donc écrit un livre pour raconter mon changement de vie et mon passage au zéro déchet.” Dans Les secrets de la licorne, la jeune femme relate avec humour et sincérité ses expériences. “Je ne supporte plus la culpabilisation dans l’écologie. Mais il a d’abord fallu que je sois radicale et que je tente d’imposer une dictature verte avant de me rendre compte que ce n’était pas la bonne façon de faire.

Aucune formule miracle n’existe pour pallier cette anxiété féroce. Des associations comme Terre et Conscience proposent des rencontres et formations pour se reconnecter à la nature et s’en sentir plus proche. Pour Géraldine Rémy, l’important reste de ne pas tenter de tout faire en même temps. Agir, oui, mais respecter ses émotions surtout. Aujourd’hui elle en est certaine, l’éco-anxiété, “c’est ce que je me serai le plus souhaité dans ma vie”. Reste la question de l’espoir. Pour Géraldine et Alice, il n’existe plus. “J’arrive à vivre sans. J’ai fait le choix de m’ancrer dans l’instant présent et je me laisse guider par l’amour du vivant”, explique la première. ”Je me sens comme Cassandre qui a reçu le don de voir l’avenir mais qui n’arrive pas à être prise au sérieux. Nous sommes à l’aube de l’apocalypse”, tranche Alice. Vincent Wattelet reste davantage optimiste. “La notion d’espoir comme elle est vécue dans notre société est liée aux résultats de nos actions. Alors qu’en réalité, l’espoir est la conviction profonde que ce que l’on fait est juste et a du sens.

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