Un nouveau rapport épingle les disparités du secteur musical belge

Teaser

Mais où sont les femmes ? Toujours trop absentes des scènes et des institutions musicales belges, leur représentation fait l’objet d’un rapport qui documente enfin la problématique.

Elle s’appelle SCIVIAS, en hommage à une musicienne millénaire, Hildegarde de Bingen. C’est pourtant une initiative totalement dans l’air du temps : un rassemblement d’institutions publiques bien décidées à investiguer le milieu musical belge et ses déséquilibres historiques : les femmes sont les grandes absentes des salles de concerts et des festivals, mais aussi des organes de programmation et des labels de musique. Beaucoup d’appelés, mais peu d’élues, c’était la norme. Et c’est encore et toujours le cas, révèle un nouveau rapport piloté par SCIVIAS.

Lancé l’hiver dernier, le projet rassemble le service Wallonie-Bruxelles Musiques, l’ASBL Court-Circuit, le Conseil de la Musique, le Studio des variétés Wallonie-Bruxelles, le Service des musiques non-classiques de la Fédération Wallonie-Bruxelles, le Botanique, et dans une moindre mesure, le FACIR. Mais en cinq mois, SCIVIAS a attiré l’attention d’autres acteurs désireux de remettre en question la représentation des femmes dans le secteur musical. C’est ainsi que se sont greffées douze nouvelles structures, présentes à différentes étapes de la chaine de développement de l’artiste : des labels comme Luik Records, le festival Francofaune, l’agence de relations publiques Fifty Fifty ou encore le webzine Shoot Me Again.

Des disparités flagrantes

Tous sont avant tout signataires ou membres adhérents d’une charte aux engagements communs. Son premier acte fondateur : reconnaitre «  l’existence de discriminations implicites et explicites des femmes ou se reconnaissant comme telles dans nos sociétés, avec des répercussions indiscutables dans le secteur musical ». Un état de fait désormais supporté, après cinq mois de travail, par un rapport chiffré. Des statistiques qui prouvent une bonne fois pour toutes une réelle dissymétrie hommes-femmes à tous les étages de la diffusion artistique.

Les femmes représentent ainsi 38% de la programmation des Nuits Botanique. À peine plus d’une couverture sur dix du magazine Larsen ne montre que des artistes féminines, tandis que 75% des articles écrits y parlent d’hommes uniquement. Chez Luik Records, près de neuf artistes ou groupes sur dix sont masculins. Au comité de programmation du festival Les Beautés Soniques, on compte 18 hommes pour six femmes. Dans le réseau de salles de concert Club Plasma, 18% de femmes ont été programmées, tandis que les postes de direction sont occupés à 87% par des hommes. Les métiers techniques, eux, sont masculins à… 100%. « Ces chiffres ne sont pas étonnants », commente Elise Dutrieux de Wallonie-Bruxelles Musiques, l’un des moteurs de l’initiative. Voilà plusieurs années que les femmes du secteur musical belge relèvent ce déséquilibre. Ce qui est nouveau, c’est que l’ensemble des acteurs d’une structure décident désormais de se consacrer à la question.

Scivias

Dans le réseau de salles de concert Club Plasma qui compte 17 structures, 15% des artistes electro programmés étaient des femmes. ©Unsplash

Le rapport dévoile toutefois quelques données réjouissantes. Court-Circuit, Wallonies-Bruxelles Musiques et le BRASS par exemple sont parvenus à atteindre la parité au sein de leur équipe, preuve que l’égalité est possible — si elle est mise en œuvre. Certains résultats sont aussi à mettre en perspective : si seules 8% de femmes font partie par exemple de la saison musicale de l’Atelier210 en tant que « groupe féminin » — avec une femme comme leadeuse ou avec une parité au sein du groupe —, « il y avait 34 musiciennes parmi les groupes programmés », se défend François Custers, le curateur du lieu.

L’espoir est permis

Pour Juliette Demanet de Luik Records, l’un des acteurs les plus indépendants de l’initiative, le constat reste douloureux : « Après cet état des lieux, on ne peut que conclure que la musique reste un monde d’homme. (…) Ce qui nous semble extrêmement paradoxal, c’est que la lenteur de cette transition ne colle pas avec les valeurs de la musique indé, globalement très humaines, libres et solidaires ». Preuve, s’il en est, que les racines de cette dissymétries sont bien profondes et relèvent d’une tendance systémique qui affecte tous les genres et tous les secteurs. « Le côté positif des choses, c’est qu’il est indéniable que c’est en train de changer. Rien que l’existence d’un projet comme Scivias en témoigne ».

« Au terme de cette première étape de travail, nous sommes conscients du long chemin qu’il reste à mener. Qu’il s’agisse de détails ou de plus gros chantiers, de nombreux réflexes sont à enrayer », conclut le rapport. « Nous avons aussi conscience du travail d’information que nous devons encore mener auprès de nombreuses structures qui ne se sentent pas concernées ou qui ne comprennent pas l’intérêt de ce projet. Il s’agit donc d’un véritable travail d’information et de diffusion, voire d’éducation ». Emmanuelle Soupart des Jeunesses musicales estime également que les futures avancées ne devront pas se concentrer uniquement sur la programmation musicale : « La représentation des femmes ne doit pas s’arrêter à la présence d’une chanteuse ou d’une guitariste dans un groupe. Les femmes sont également sous-représentées dans différents métiers du secteur ou dans les postes à responsabilité dans les salles de concert ou l’organisation de festivals ». 

scivias

Paradoxalement, les femmes représentent en moyenne la moitié du public des festivals. ©Unsplash

Après l’observation, SCIVIAS s’attèle désormais à la seconde partie de son plan pour réduire les inégalités de représentation des femmes dans la musique belge. Chaque signataire ou membre adhérent a en effet proposé des pistes claires de réflexion et de mise en action pour supprimer ces lourdes disparités. Du côté de Court-Circuit par exemple, on a lancé l’appel à candidatures « GRRRLS », qui vise à donner de la visibilité aux projets composés au minimum de 50% de femmes. « Les projets inscrits sont uniquement visibles par des programmateurs qui souhaiteraient se référer au listing à des fins de programmation musicale ou tout autre professionnel qui nous en ferait la demande. À ce jour 82 projets se sont inscrit à cet appel », peut-on lire dans le rapport. Le Botanique a quant à lui décidé d’adopter l’écriture inclusive dans ses supports de communication, tout en affirmant que pour la salle, l’application de quotas de programmation n’était pas « souhaitable ». Le festival Les Beautés Soniques s’est en revanche fixé l’objectif d'une programmation féminine de 40% minimum dans les trois à cinq ans.

Plus de Culture

Notre Selection