"Unbelievable" : Quand Netflix tacle la culture du viol

Teaser

Dans la série « Unbelievable », le traitement du viol passe à la moulinette d’une pop culture toujours plus engagée.

Attention, cet article contient des spoilers des deux premiers épisodes de la série.

Marie est recroquevillée sous une couverture, dont ses bras ne s’échappent que pour attraper la tasse d’eau qu’on lui tend. D’une minute à l’autre, la police va sonner. L’inspecteur va lui demander de revenir sur les évènements qui se sont produits ce matin-là, puis un autre, encore et encore. Marie a été violée par un inconnu masqué, qui a pénétré chez elle, et Unbelievable raconte son histoire et celle des autres victimes. Celles que l’on soutient et celles que l’on ne croit pas.

On regarde cette mini-série Netflix soi-même emmitouflé dans un édredon. C’est que le propos est dur, mais seulement parce qu’il est terriblement juste. Depuis sa sortie, Unbelievable est adoubé par les spectateurs, la critique et les experts pour sa mise en lumière du traitement sociétal qui est fait des violences sexuelles : protocoles avilissants, culpabilité rejetée sur la victime, soupçons de mensonges… La série passe à la loupe la problématique de la « bonne victime », tout en mettant en évidence la culture du viol qui infuse notre société… et nos fictions télévisées.

Une culture violente

Han Solo qui force un baiser sur la princesse Leia dans L’Empire contre-attaque, Rick Deckard (Harrison Ford toujours) qui plaque « passionnément » la réplicante Rachel contre un mur dans Blade Runner, Daenarys prise de force par son mari dans Game of Thrones ou encore « L’épatante Amy » de Gone Girl, qui simule viol et assassinat : nombre sont les œuvres de fiction qui entretiennent la culture du viol ; ces croyances qui veulent qu'une femme soit toujours indécise face à son désir, qu'un époux ne viole pas sa femme, ou que parfois, « elle l’a un peu cherché ».

C’est l’un des sujets traités par « Pop Modèles », une étude multimédia de l'ASBL d’éducation aux médias Media Animation, consacrée à la stigmatisation des femmes dans la culture populaire. D’après elle, « la culture du viol peut être définie comme un appareil de pensée, de représentation, de pratiques et de discours qui excusent, banalisent, érotisent voire encouragent la violence sexuelle (…) Cette tendance s’exprimerait de manière transversale par le biais de nos outils de reproduction sociale comme la justice, la politique, l’éducation et bien sûr les médias.(…) Sans en être toujours conscients, nous véhiculons et intériorisons ces mythes : ils imprègnent notre culture et se reflètent donc dans notre univers médiatique, qui contribuent à les répandre », décryptent ainsi Cécile Goffard et Elisabeth Meur-Poniris, chargées de projets d’éducation permanente chez Media Animation.

À contre-courant, Unbelievable « remet en question le système qui permet l’impunité des violences envers les femmes », analyse pour nous Cécile Goffard. « Les deux premiers épisodes sont particulièrement frappants dans la façon dont ils montrent l’accueil et l’écoute réservés aux victimes. On y voit aussi à l’œuvre l’état de dissociation — un phénomène neurologique qui provoque une sorte de court-circuit du cerveau pour protéger la victime face au stress de l’agression et qui entraîne une anesthésie émotionnelle et physique. La série montre aussi différents profils de victimes de viol : mince, grosse, jeune, âgée, blanche, Afro-américaine… Elle prouve par ailleurs que les femmes ayant subi un viol peuvent réagir de façon très différente et avoir elles-mêmes des préjugés sur la façon dont on est sensé se comporter. Aucune des victimes n'est montrée nue, ce qui change aussi énormément avec la représentation habituelle du viol qui a tendance à érotiser l’agression », explique-t-elle.

Bien sûr, Unbelievable n’est pas une fiction parfaite. En voulant prouver qu’un même évènement spectaculaire — un viol par effraction dans le domicile de la victime — provoque une véritable enquête pour une victime et est source de suspicion pour l’autre, la série perpétue sans le vouloir l’idée que les viols sont des évènements extraordinaires, perpétrés par des monstres inconnus et encagoulés. Pourtant, d’après Pascal Lapeyre, psychologue au Centre de Prise en Charge des Violences Sexuelles bruxellois, l’agresseur est connu dans 80% des cas. Il est même dans l’entourage direct de la victime : c’est un père, un frère, un oncle, un professeur, un entraineur…

La fiction comme miroir

Mais voir une série tenter de démonter frontalement ce mode de pensée reste aussi étonnant que salvateur. Voilà que la fiction qui était jusque là le véhicule de la culture du viol en devient sa critique, laissant entrevoir toujours plus d'engagement de la part du petit et grand écran. Une évolution post-#MeToo qui pourrait bien impacter la société toute entière. En effet, si la culture populaire et ses fictions agissent comme un miroir de la société, l’inverse est aussi vrai. À travers son projet « Pop Modèles », l’équipe de Média Animation développe : « La culture populaire s’inscrit dans un contexte temporel particulier dont elle se nourrit tout autant qu’elle l’influence. Ce qui peut sembler n’être que du divertissement mercantile et futile permet avec le recul critique de faire apparaître une mosaïque de citations qui représente l’air du temps et arment parfois les mouvements de contestation. On comprend dès lors que la culture populaire n’est pas là 'juste pour rire', ni une machination oppressante : elle devient un champ de bataille où des intérêts industriels se marient, contre toute intuition, à des revendications sociales ». Ou quand la « pop culture » revient à ses fondamentaux : un champ d’œuvres où se dessine la société d’aujourd’hui — et de demain.

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