Amandine Lesay, activiste-peintre

©Amandine Lesay & Caroline Derveaux
©Amandine Lesay & Caroline Derveaux
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On la connait pour ses portraits des rappeurs du festival de Dour. Et on aurait bien tort de croire qu’elle se contentera de ça.

C'est au See You, nouveau lieu emblématique d'Ixelles qu'Amandine Lesay nous attend. "Vous longez le mur coloré près du vélodrome et je vous attends au bout". Bel avant-goût que celui de suivre la couleur pour retrouver cette artiste-peintre de 35 ans. Un short parsemé de tâches de peinture, les cheveux sauvages, l'oeil chaleureux. La jeune femme nous reçoit d'abord dans son petit atelier où tableaux et matériel jonchent le sol avant de nous installer dans un bureau plus conventionnel. Parisienne d'origine mais adoptée par Bruxelles, Amandine Lesay a fait sensation cet été au festival de Dour. Ses portraits d'artistes étaient exposés un peu partout sur le site et ont d'ailleurs fait l'unanimité. Tant auprès des principaux intéressés que des festivaliers ravis de poser à leurs côtés. Ravie de ses bons échos, la peintre l'est. Mais son ambition ne se limite pas à tailler le portrait de stars qui "n'ont pas besoin qu'un artiste de plus les peignent". Animée par la volonté de se mettre au service de causes qui lui tiennent à cœur, Amandine nous rappelle ce qui l'anime et la "fait vibrer". "J'aime bien l'idée de valoriser les héros du quotidien. Ceux qu'on ne met pas forcément en avant." Rencontre avec une artiste généreuse à la créativité infinie et aux projets indomptables.

Comment et quand avez-vous décidé de quitter votre Paris natal pour vous installer à Bruxelles ?

Amandine Lesay - J'ai débarqué à Bruxelles quand j'avais 20 ans. Sachant que quitter chez tes parents quand tu vis à Paris c'est cher, j'ai choisi Bruxelles. J'ai visité l'école de la Cambre et j'ai eu un gros coup de cœur. Les étangs, les canards, les gens sympas. Je ne suis plus jamais repartie. J'ai fait mes cinq années d'études et j'ai ensuite passé l'agrégation. Suite à un accident, j'ai dû tout arrêter. Quand j'ai pu recommencer à marcher, je suis devenue assistante d'un artiste pendant un an. Ensuite, j'ai commencé à faire mes premières expos et j'ai obtenu mon statut d'artiste. Les choses se sont enchaînées. Je retourne encore souvent à Paris, j'ai un réseau là-bas. Mais je ne suis pas prête à déménager de Bruxelles.

La peinture est une vocation ?

Je dessine depuis que je suis toute petite. J'ai habité au Québec pendant deux ans. Ma mère me racontait que j'arpentais les terrasses des cafés pour vendre des portraits à un dollar alors que je n'avais que trois ans. Je ne m'en souviens pas… J'ai commencé à me spécialiser à l'âge de 15 ans en optant pour des cours d'arts plastiques. J'ai fait une prépa, puis l'université et la Cambre, donc sept ans après le bac. J'ai toujours su que je voulais travailler dans ce domaine. Après, il y a un long chemin pour passer de "je vais faire quelque chose de créatif" à assumer le fait d'être artiste. Je n'ai commencé à l'assumer qu'en arrivant à Bruxelles.

Ce statut d'artiste est loin d'être facile...

C'est compliqué à assumer quand on est jeune et angoissé par l'avenir. En entrant à la Cambre, je m'étais inscrite en design textile en me disant que ça m'apporterait un métier. Déjà, ce n'est pas forcément vrai qu'il y a davantage de débouchés. Ensuite, je me suis dit que, quitte à apprendre des techniques que je ne pourrais découvrir nulle part ailleurs, il fallait que j'assume jusqu'au bout. J'ai donc commencé la gravure.

Finalement, vous n'avez pas trop galéré ?

Je ne peux pas dire que j'ai galéré non. J'ai rapidement eu mes premières expositions solos. Je connaissais pas mal d'artistes donc j'ai fait des collaborations et des expositions collectives.

Comment s'est déroulé la collaboration avec Dour ?

C'est Dour qui est venu me chercher. Ils connaissaient mon travail et voulaient l'exposer. J'avais déjà fait quelques portrait d'artistes. Mais quitte à être exposée à Dour, je voulais que ce soit un projet spécialement pensé pour le festival. Quelque chose est en train de se passer dans le monde du rap en Belgique et en France. J'y suis très sensible. J'ai évolué à ma façon dans le milieu urbain. Ces artistes que j'ai peint sont des icônes modernes. Idéalement, j'aurais voulu faire une sorte de "walk of fame" de l'histoire du rap. Un mélange avec les différentes générations.Je ne voulais pas mettre que des mecs à l'honneur. Sauf que des femmes, dans le rap, il n'y en a pas des masses. Je voulais aussi mettre en avant des artistes belges comme les dj's Amélie Lens et Charlotte De Witter. J'y suis allée à l'instinct, je n'avais pas de critères de sélection.

Il y a des artistes en particulier dont vous aimeriez peindre le portrait prochainement ?

Oui plein ! Il y'en a encore plein qui font partie de l'histoire du hip hop. Mais je n'ai pas particulièrement de rapport de "fan" envers les artistes que je peins. Je ne suis pas spécialement impressionnée. Finalement, je trouve ça génial ce que j'ai fait pour Dour. Mais, au fond, ce sont des artistes qui commencent tous à être connus et n'ont pas besoin qu'un artiste de plus les peignent. Aujourd'hui j'aimerais faire des choses qui puissent aider les autres. Aller écouter ce qui se fait dans les quartier, rencontrer des jeunes rappeurs, faire leur portrait, penser à des identités visuels avec eux.

Vous parlez beaucoup du monde du hip hop qui vous attire particulièrement. Qu'est-ce qui vous a attiré dans le projet Tour de France pourtant éloigné de votre univers de base?

On peut me proposer n'importe quel projet sur n'importe quel sujet. Je m'y intéresserais. Cela fait partie de ma façon de fonctionner. Je n'étais pas une fanatique de vélo, c'est clair. Après j'ai une vraie conscience écologique et je trouve que la mobilité à Bruxelles est un problème. Puis je suis contente de mettre de la couleur dans les quartiers. Malgré le fait que le point de départ reste le Tour de France, je voulais mettre à l'honneur une femme et rappeler qu'elles ont aussi marqué l'histoire du sport. L'idée était de se détacher de ce que tout le monde connaît déjà. Du coup, on a choisi de mettre la cycliste Yvonne Reynders à l'honneur. Elle fait partie des femmes qui ont fait avancer le sport féminin à une époque où il n'était pas médiatisé.

©Belga Images

Quels sont les thématiques qui vous motivent ?

Ce que j'ai fait pour Dour me ressemble à fond. Mais j'ai envie de m'investir dans des projets plus sociaux. Rendre hommage à des stars, ce n'est pas ce qui me fait vibrer. Pour vous donner un exemple : il y a quelques jours je regardais la dernière saison de Orange is the new black. Cela m'a donné envie de proposer à une prison d'aller repeindre bénévolement certains de leurs murs. La peinture, la couleur et l'image m'ont permis de m'évader toute ma vie et de toucher les autres. Si je peux agir concrètement, ça m'intéresse plus. De très loin. La Belgique m'a permis d'avoir un statut d'artiste, j'aimerais renvoyer la pareille.

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