Journées du matrimoine: ces femmes qui ont marqué l'architecture bruxelloise

©Les journées du matrimoine
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Pour la première fois, la Belgique accueille les journées du matrimoine. Et c'est à Bruxelles, les 28 et 29 septembre, que ça se passe.

Vous connaissez sans aucun doute les journées du patrimoine. Les 7 et 8 septembre derniers, elles se tenaient pour la 31e fois dans la capitale. 2019 marque l'arrivée de ses pendants féminins : les journées du matrimoine. Le dernier week-end de septembre, les intéressé.e.s auront l'occasion de découvrir les femmes qui ont marqué (et marquent encore aujourd'hui) l'architecture et l'urbanisme. En France, l’événement existe déjà depuis quatre ans. Inspirées de son bon fonctionnement et animées par l'envie de rendre visibles ces femmes, l'asbl L'Ilot – Sortir du sans-abrisme et la plateforme L'architecture qui dégenre, ont décidé d'emboîter le pas à nos voisins. "Au-delà de la découverte du matrimoine bruxellois parfois, voire souvent, éclipsé, la question fondamentale de l’accès à la propriété pour les femmes et aux professions liées sera transversalement soulevée lors d’ateliers menés par des expertes et tout au long des visites conduites par des professionnelles de terrain", stipule l'évènement Facebook qui rassemble des milliers de personnes. Ateliers, débats, balades dans la capitale, le programme de ce week-end est aussi riche que varié. On fait le tour de la question avec Apolline Vranken, architecte et fondatrice de L'architecture qui dégenre.

Pouvez-vous expliquer la genèse des journées du matrimoine ?

A.V. : "J'ai en tête deux éléments marquants. Premièrement, un colloque a été organisé l'an dernier et s'intitulait "Femme avec ou sans toit". Il traitait de la question de l'accès au logement par les femmes et pour les femmes. J'avais été invité conjointement avec l'association Îlot pour débattre de ces questions. On trouvait que ça valait la peine de donner suite à toutes ces idées. Deuxièmement, quelques mois plus tard, la RTBF publiait un article intitulé "À quand les journées du matrimoine en Belgique ?" Je l'avais repartagé sur Facebook et trois amis architectes ont manifesté leur motivation. On a constitué une équipe et on a été voir l'asbl l’Îlot pour leur proposer un partenariat."

Pourquoi est-ce important de dissocier les journées du matrimoine de celles du patrimoine ?

"Ce n'est pas important de les dissocier, au contraire. On a choisi le dernier week-end de septembre pour qu'elles se déroulent le même mois que celles du patrimoine et qu'on reste dans la thématique. On ne souhaitait pas les organiser le même week-end parce qu'on estime que le patrimoine est tout aussi important et que nous en faisons partie. On ne voulait pas pénaliser les visiteurs et visiteuses des journées du patrimoine ni que certain.e.s doivent choisir entre l'un ou l'autre. Le fait est qu'il y a un gros manque du côté des journées du patrimoine. La question du genre et de la présence des femmes n'est pas ou peu abordée dans leur programmation. Idéalement, on n'aimerait que les journées du matrimoine n'existent pas. En France, les premières journées du matrimoine qui ont été organisées étaient pour les journées du patrimoine. En Belgique, on est encore très loin de ça."

Pourquoi ?

"J'ai l'impression que le patrimoine est quelque chose de sacro-saint. Les domaines de la construction et de l'histoire sont encore sous des protections très masculines. Je pense qu'il y a une invisibilation consciente, ou non, de ces problématiques. Or le prisme du genre est très important dans le travail d'histoire et de sa restitution. L'histoire telle qu'on la connaît aujourd'hui a majoritairement été écrite pas des hommes. Tout ça participe involontairement au fait que le patrimoine tel qu'on le connaît ne mentionne pas beaucoup de femmes architectes ou de femmes commanditaires de projets. Pourtant il en existe et c'est important de les faire connaître."

Comment est accueilli l’événement dans le milieu culturel ?

"Super bien. On se questionne pour savoir comment ça pourrait évoluer. Quand je vois comment le projet a été accueilli, tant par le public que par les institutions, je constate un réel intérêt et l'envie d'avancer dans cette direction."

Avez-vous des contacts avec les journées du patrimoine pour possiblement vous rassembler autour d'un projet commun ?

Leur programmation est développée à l'année. Quand on a initié le projet, celle-ci était déjà finalisée. Par contre, oui on a pris contact avec eux. Il n'y a pas d'hostilité, bien au contraire. Je suis pour le fait qu'on puisse fusionner ou, en tout cas, faire des activités communes.

Un nombre croissant d'initiatives féministes se développent. Avez-vous l'impression que les travaux des femmes bénéficient davantage de reconnaissance ?

"Oui évidemment on progresse. Il y a une prise de conscience de cette invisibilation. Par exemple, le nouveau pont qui sera construit au dessus du canal de Bruxelles portera le nom de Suzan Daniel, une militante LGBT. Ce sont des nouvelles réjouissantes. Mais on reste demandeurs et demandeuses d'une refonte totale et d'un changement global. Cela ne va pas assez vite ni assez loin. J'ai envie de rester optimiste. On crée ce genre de journées pour dénoncer un manquement mais aussi pour y palier. On peut changer la donne à notre échelle. Reste qu'il y a encore beaucoup de féminicides en Belgique et en France, par exemple. Oui on meurt moins sous les coups de notre conjoint ou ex-conjoint. Mais tant que les femmes continueront à mourir à cause du patriarcat, on aura beaucoup de travail."

Comment parvenir à un urbanisme et une architecture égalitaires ?

"En remontant les besoins spécifiques des femmes. On a des intérêts stratégiques et pratiques. Par exemple, aujourd'hui ce sont toujours majoritairement des femmes qui vont chercher leurs enfants à la crèche donc si on en construit une elle répondra aux besoins des femmes. Pourtant, stratégiquement, on devrait se demander pourquoi ce sont toujours elles qui sont en demandent de ces infrastructures. Quand on parle d'urbanisme égalitaire, ça veut dire prendre conscience de ces intérêts stratégiques et pratiques sans invisibiliser ces derniers. Les bureaux d’architecture et d'urbanisme, les politiques et les organismes commanditaires de gros projets peuvent intégrer ces recommandations dans leur cahier des charges."

Les journées du matrimoine sont aussi l'occasion d'aborder l'accès au logement et à la propriété pour les femmes. On en est où aujourd'hui ?

"Plusieurs études démontrent que beaucoup de bailleurs discriminent les locataires et acheteuses car elles ont généralement moins de capital économique, en charge de famille monoparentale et tout ça inquiète le propriétaire qui se dit qu'elle ne sera pas capable de payer et d'entretenir un logement. Cette question de capital économique fait partie de la source du problème. Elle est même fondamentale. Et, aujourd'hui, les femmes gagnent toujours moins que les hommes, elles s'occupent davantage des tâches ménagères, etc. On pense que c'est naturel, mais c'est complètement culturel et on peut changer ce paradigme."

On peut déjà certifier que les journées du matrimoine auront lieu l'année prochaine ?

"Certifier non mais j'ai bon espoir. Disons que c'est sûr à 99%."

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