Ceci est une crise

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Nom d’une pipe, c’est du Magritte. Et plutôt deux fois qu’une. Le tableau fixé au lendemain des élections n’a pas bougé pendant l’été. Hormis quelques éléments venus ajouter une touche de surréalisme. Belgique oblige.

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Tout l’été, les politiques ont gagné du temps avec l’obsession de faire se rencontrer PS et N-VA. Avec la rentrée, patrons et syndicats mettent enfin la pression. C'est que, désormais, il va falloir nommer les choses par leur nom. Nous traversons bien une crise politique. Les élections du 26 mai 2019 ont plongé le pays dans un désarroi dont on ne mesure pas encore le gigantisme. Rien dans la mécanique habituelle des négociations ne s’est enclenché comme par le passé. Deux informateurs ont certes été sagement désignés par le roi. Un libéral francophone de haut vol Didier Reynders et un socialiste flamand expert Johan Vande Lanotte. Tous deux ont en commun d’être capables d’avoir des contacts avec la N-VA. Mais comment glisser le moindre pied de biche dans une porte claquemurée par les socialistes et les écolos francophones? 

Dans une élection belge, il y a toujours deux tours. Le premier se joue dans les urnes et donne la parole aux électeurs. Le second se déroule entre des partis capables de travailler ensemble. Habituellement, on commence par ouvrir les portes, par trouver les partenaires d’une possible coalition avant d’entamer les négociations. Depuis le 26 mai 2019, rien de tout cela. Bart De Wever en est arrivé à faire des yeux de plus en plus doux aux socialistes dans le creux de l’été. Tout s’est focalisé sur une rencontre au sommet entre PS et N-VA. Elio Di Rupo, le président du PS, joue depuis lors un pas de deux assez particulier avec Paul Magnette qui dit “niet” aux nationalistes flamands. Frédéric Daerden a résumé les états d’âme des socialistes d’une formule: “parler de l’avenir du pays avec la N-VA, c’est comme discuter du bien-être animal avec un torero”. 

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Une carte électorale déroutante

Les électeurs, en distribuant les cartes, ont semé la déroute. Tous les partis traditionnels se sont tassés au profit des extrêmes. Le grand stratège Bart De Wever en avait perdu son sourire conquérant dès le soir du scrutin. Le débarquement des nationalistes hors de la “coalition Marrakech”, avec fracas et sarcasmes, en décembre dernier, a surtout servi à remonter le score du Vlaams Belang. Côté francophone, le PTB a emporté un pactole. Au milieu de tout ça, les verts n’ont pas démérité sans pour autant s’imposer en Wallonie comme absolument incontournables. 

Que faire avec cette équation qu’il faut mettre au carré en additionnant les oukases lancés avant les élections? Il a d’abord fallu savoir que faire des seuls véritables gagnants. Bart De Wever a donc négocié longuement avec le Vlaams Belang avant de décréter qu’il n’était pas possible de travailler avec le parti fasciste. Côté wallon, le PTB s’est mis hors jeu en quelques heures. Le PS s’est alors tourné vers Écolo qui a tenté de faire pousser un coquelicot, en incluant la société civile. La fleur s’est fanée. Place à présent à la notion de partis dominants, faute d’être gagnants. Le PS reste le plus fort du côté francophone et la N-VA l’est du côté flamand. Tout est braqué sur cette donnée. Il existe pourtant une autre possibilité, celle d’une sorte d’arc-en-ciel excluant la N-VA mais unissant les verts aux libéraux et aux socialistes. Il faudrait un gros orage pour imaginer cette formule qui n’a rien de magique en particulier en Flandre. En attendant, les politiques passent entre les gouttes.

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Certes, non, absolument tout n’est pas à l’arrêt. On l’oublie trop souvent mais une petite partie du pays résiste avec ténacité. Dans la plus petite communauté du pays, on vit sa vie en sifflotant un air de Brabançonne en langue de plus en plus allemande. Après seulement deux jours de discussions, une coalition a été formée pour diriger la Communauté durant les cinq prochaines années. Malgré la perte d’un siège au parlement, la coalition sortante – ProDG, PFF et SP – a été reconduite. Oliver Paasch est resté à la tête du nouveau gouvernement. Le poste de président du parlement a été attribué à Karl-Heinz Lambertz (SP). Chez les germanophones, on ne se marche pas sur les pieds et on assure un fédéralisme d’une belle maturité. Les Bruxellois ont embrayé. Ils ont mis plus de temps à œuvrer dans leur pré carré mais ils y sont arrivés. Les libéraux francophones, malgré les tentatives de l’Open-VLD, ont dû remballer leurs espoirs de compléter l’équipée. La région capitale est désormais gouvernée par le PS, Écolo et par Défi au sein d’un gouvernement Vervoort III avec un programme autonome, calibré pour répondre aux spécificités des habitants. 

Un magasin de porcelaine

Pendant ce temps, Région flamande et wallonne sont en cuisine, à tenter de concocter une sauce qui pourrait lier leur destinée au centre-droit au nord et au centre-gauche au sud. L’ancien ministre fédéral de l’Intérieur Jan Jambon a été nommé formateur pour la composition d’un gouvernement en Flandre. Exit Jambon comme premier ministre de la Belgique. Il devrait emmener une coalition suédoise (N-VA, CD&V, Open Vld) dans les jours ou semaines à venir. Dès le départ, une note a été remise par Bart de Wever, le patron des nationalistes. Elle a été vertement critiquée par l’opposition. Les socialistes flamands, mis de côté alors qu’ils gèrent Anvers avec la N-VA, ont ravalé difficilement leur salive. Selon cette note, tel un rugissement de lion à la gloire du nord du pays, la Flandre doit pouvoir concurrencer les grands pays scandinaves. La Flandre doit devenir une “référence mondiale” en termes d’innovation, de transformation digitale et de technologie. Depuis lors, les trois partenaires discutent dans une totale discrétion. 

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Du côté wallon, PS, MR et Écolo discutent depuis la mi-juillet. Sept semaines plus tard, on commencerait à penser à aboutir ou plus précisément à arbitrer les points de blocage. Un point de discorde concerne l’avenir des aéroports wallons. Un avion passe. Les Wallons restent au sol. Et les observateurs se demandent toujours si les verts parviendront à conclure, eux qui se sont éliminés de la course fédérale actuelle tant que la N-VA figure parmi la liste des invités. Au balcon, le cdH, gros perdant des élections, a levé un doigt depuis le banc de l’opposition qu’il s’est choisie, pour faire la leçon fédérale. Et marteler que le PS doit bel et bien aller discuter avec la N-VA. Le cdH, en campagne, n’était pourtant pas en reste pour exprimer son refus absolu de s’allier avec la N-VA. Mais voilà bien le principal blocage. Tous les partis francophones, à l’exception du MR, ont parlé en ce sens. 

En réalité, la Belgique est aujourd’hui comme un magasin de porcelaine dans lequel le premier parti qui jouerait aux éléphants casserait la fragile unité. Depuis les élections, on a donc surtout gagné du temps. Le nerf de la guerre vient de se rappeler au bon souvenir des Belges, il est évidemment budgétaire. On aura peut-être un gouvernement pour la Saint-Nicolas, au moment où Charles Michel s’en ira définitivement à l’Europe. Et si on ne devait pas y parvenir pour Noël, le spectre de nouvelles élections est déjà agité. Un scrutin qui ne ferait l’affaire de personne, sauf peut-être celui du PS qui pourrait s’imposer comme vote refuge face à un pays menacé et un PTB incapable de prendre ses responsabilités. 
Et alors? L’informateur royal Didier Reynders, lui, devient commissaire européen. Le surréalisme à la belge a encore frappé. Alors que le communautaire s’était fait discret pendant la campagne, la fracture électorale entre le nord et le sud a remis la question à l’avant-plan. Tout cela ne serait peut-être pas si grave si, aux commandes du pays, n’œuvrait dans le même temps un gouvernement démissionnaire, ultra-minoritaire, en affaires courantes, composé par trois partis qui figurent parmi les perdants du dernier scrutin.

Charles Michel © Belga Image

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