Société

"White saviors" : qu'est-ce que le "complexe du sauveur blanc" ?

Certains volontouristes profitent de leur voyage humanitaire à l'étranger pour faire la course aux likes en postant des "photos héroïques" sur les réseaux sociaux. Un comportement de plus en plus dénoncé, sur internet mais aussi sur le terrain.

Depuis quelques temps, un terme circule de plus en plus dans les médias (sur internet, principalement) : le "whitesaviorism". Ce qu'on peut traduire en français par "complexe du sauveur blanc". Le concept s'est développé dans le sillage du "volontourisme" (ou tourisme humanitaire) et s'est considérablement amplifié depuis l'émergence des réseaux sociaux. Le "sauveur blanc" désigne une personne privilégiée et bien intentionnée, qui part dans une région moins développée du monde pour y accomplir une bonne œuvre auprès de communautés défavorisées. Elle ne leur fait pourtant bien souvent bénéficier d'aucune qualification vraiment utile - une formation médicale, par exemple - et ne connaît pas la culture du pays visité. Mais surtout, elle en profite pour poser "en héros" et entourée de "pauvres petits enfants" sur les photos qu‘elle publie sur Facebook ou Instagram, en espérant récolter le plus de "like" possible.

C'est donc une forme d'expérience émotionnelle, sincère ou déguisée, qui permet de valider des privilèges et de soigner son image. Outre-Manche récemment, la présentatrice de télévision Stacey Dooley s'est retrouvée au cœur d'une polémique illustrant cette situation. Depuis 2009, la jeune femme (32 ans) a réalisé pour la BBC des documentaires sur le thème des problèmes sociaux concernant le travail des enfants et les femmes dans les pays en développement. Au cours de son dernier voyage en Ouganda, la présentatrice a posté une série de photos sur son compte Instagram où on la voit tout sourire avec des enfants. Sur les clichés en question, il n’est pas facile de dire qui vit le moment le plus gratifiant sur le plan émotionnel: Stacey Dooley ou les enfants qu’elle est censée aider. Malaise... Se prendre en photo parmi des locaux à qui l'on prête assistance, de préférence en se positionnant au centre de la photo est une pratique courante qui vaut à coup sûr son pesant de like. L'amusant compte Instagram barbiesavior tourne d'ailleurs bien le phénomène en dérision.

C'est là que se situe la frontière entre le volontouriste désintéressé qui vient pour offrir son aide "gratuitement", et les white saviors qui y cherchent une valorisation sociale et personnelle en étalant sa bonté à la vue du plus grand nombre. Ceux-là croient faire une bonne action mais agissent bien souvent sans discernement et sans tenir compte des véritables besoins des populations locales. Ce faisant, ils ne leur sont pas d'un grand secours, et peuvent même leur causer du tort. La récente affaire Renee Bach et son ampleur exceptionnelle aux États-Unis en est l'illustration extrême : cette "missionnaire" fondatrice de l'ONG religieuse Serving His Children dépourvue de toute formation médicale a soigné des enfants ougandais pendant des années et doit désormais répondre aux accusations portées par deux mères de famille endeuillées.

Autre dérive alarmante répertoriée par Unicef : l'augmentation de faux orphelinat pour attirer les volontouristes. Notamment au Cambodge où, selon l'ONG 85% des des "orphelins" placés dans un orphelinat ont au moins un de leur parent en vie et 70% des orphelinats ont été ouverts sans autorisation officielle. Des intermédiaires, peu scrupuleux, profitent de la pauvreté des parents qui placent leurs enfants dans ces structures dans l’espoir de leur donner une éducation et un accès à une vie meilleure. 

#NoWhiteSaviors

En réponse aux problèmes rencontrés sur le terrain et pour sensibiliser au phénomène, un groupe militant a lancé le #NoWhiteSavior ("pas de sauveurs blancs"). Cette équipe, majoritairement composée de femmes d'Afrique de l'Est, mène la lutte en Ouganda et sur internet, afin que les missionnaires et coopérants revoient leur façon de faire. Leur message : il ne suffit pas bien intentionné pour faire de vous un collaborateur qualifié, et il n'y a pas de raisons de faire l'étalage de ses actions sur les réseaux sociaux si vous êtes vraiment partis pour venir en aide à des personnes sur place. Son nom et sa posture peuvent paraître radicaux, le mouvement précise ses intentions sur sa page Twitter : "Nous n'avons jamais dit “Pas de blancs” - tout ce que nous savons c‘est que ce ne devrait pas être eux les héros de notre histoire !

Dans le même registre, des ONG et organisations occidentales conscientes des dérives sur le terrain invitent les volontaires à bien réfléchir à se poser des questions avant de se rendre sur le terrain. Auraient-ils quand même eu envie de rendre visite à ces communautés s'ils n'emportaient pas d'appareil photo ? Choisissent-ils les lieux qu'ils visiterons en fonction de ce qu‘ils ont à leur offrir ou de leurs besoins ? Comment réagiraient-ils face à des étrangers prenant des photos de leurs enfants pour les afficher sur internet? L'organisation non-gouvernementale norvégienne SAIH Norway a réalisé une petite vidéo animée qui incite à réfléchir en ce sens (voir ci-dessous). Membre du conseil d'administration de l'ONG, Beathe Øgård explique à AJ+ que ces clichés "jouent sur les stéréotypes et les simplifications excessives de la réalité du terrain en se concentrant principalement sur les aspects négatifs. Il est important d'éliminer cette perception et de montrer ensuite que de nombreux habitants travaillent eux-même pour améliorer leur situation."

Sauveurs blancs du grand écran

Il n'y a pas non plus que dans les pays en développement que le "complexe du sauveur blanc" est dénoncé. C'est aussi le cas à Hollywood, où l'industrie cinématographique participe - consciemment ou inconsciemment – à la représentation du "whitesaviorism". On le retrouve notamment dans les adoptions internationales d‘enfants présumés orphelins qui se voient "sauvés" par des stars de cinéma – comme l'ex-couple Brad Pitt et Angelina Jolie par exemple – mais aussi directement sur les écrans.

Des films comme La Couleur des sentiments (The Help avec Emma Stone - 2011), Les Figures de l‘ombre (Hidden Figures, avec Kevin Costner - 2016), ou encore Green Book, qui a reçu l'Oscar du meilleur film en février dernier, ont été critiqués pour faire l'éloge de "sauveurs blancs. Des personnalités militantes de la communautés afro-américaine comme Spike Lee (BlacKKKlansman) et Jordan Peele (Get Out, Us) avaient d'ailleurs refusé d'applaudir le sacre du dernier film cité au cours de la cérémonie, tandis que des membres de la famille de Don Shirley (incarné par Mahershala Ali) ont accusé le long-métrage de Peter Farelly, écrit par le fils de Tony Vallelonga (interprété par Viggo Mortensen), d'être une "symphonie de mensonges".

Des critiques qui ont inspiré l'animateur américain Seth Meyers – présentateur d'un late-night show sur NBC – dans une vidéo drôle et intelligente réalisée sous la forme d'une fausse bande-annonce d'un film simplement intitulé White-Savior : The Movie, reprenant tous les clichés dénoncés dans ce genre de productions. Ça vaut le coup d'oeil!

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