Interview

"Maradona était un joueur extraordinaire, mais son histoire personnelle est bien plus incroyable"

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Pendant quatre ans, le réalisateur Asif Kapadia s'est plongé dans la vie mouvementée de Diego Maradona. Résultat: un film captivant, composé uniquement d'archives inédites superbement restaurées. Fan du foot, le cinéaste a préféré se concentrer sur l'humain, dont le parcours semble tiré d'un scénario dramatique hollywoodien. Rencontre.

Avant d'être un passionné de cinéma, le petit Asif Kapadia ne vivait que pour le football. Dans la cour de récré, dans la rue près de sa maison, le Londonien ne se séparait jamais de son ballon rond. Aujourd'hui âgé de 47 ans, le réalisateur britannique joue encore régulièrement, même s'il reconnaît ne pas être "particulièrement bon". Supporter invétéré de Liverpool - il clame haut et fort que notre compatriote Divock Origi (buteur en finale de la Ligue des Champions en juin dernier) "est un héros" -, c'est pourtant le SSC Naples qui a occupé ses pensées ces quatre dernières années. Et un joueur en particulier ayant marqué l'histoire de la ville italienne et celle de tout un sport: Diego Maradona, auquel il consacre un nouveau film (simlplement intitulé Diego Maradona) après Amy, Oscar du meilleur documentaire en 2016.

Pourquoi avez-vous décidé de faire un film à propos de Diego Maradona ?

Asif Kapadia: L'idée a germé en 1996 lorsque j'ai découvert le livre "Hand of God : The Life of Diego Maradona" de Jimmy Burns (écrivain britannique ayant vécu à Barcelone). J'étais encore étudiant et je faisais des court-métrages de fictions. Je me rappelle m'être dit: "Ce serait incroyable de faire un film sur Diego Maradona!" Mais l'idée s'est un peu évaporée avec le temps... Après la sortie de Senna (film documentaire sur le pilote de F1 brésilien Ayrton Senna réalisé en 2012, NDLR), gros succès en Angleterre, on m'a contacté en disant qu'on avait trouvé un tas d'archives inédites sur Maradona. Mais je venais de faire un film sur un héros sportif sud-américain et je ne voulais pas me plonger immédiatement dans un sujet similaire. Après Amy et d'autres projets, j'y ai repensé. J'étais un peu plus âgé, plus expérimenté, et je me suis dit que ça valait la peine de le faire car je n'avais pas eu la chance de rencontrer et d'interviewer Ayrton Senna ou Amy Winehouse. Mais Maradona, lui, est toujours en vie et, de par sa réputation, une personne difficile. Je l'ai pris comme un défi personnel.

Avez-vous songé à faire un film sur une autre icône du football, comme Pelé par exemple ? 

C'est amusant mais, après Senna, des représentants de Pelé (considéré comme le plus grand footballeur brésilien de tous les temps) m'ont contacté par téléphone. Mais pour me lancer sur un projet, j'ai besoin d'une sorte de déclic. Appelons ça l'instinct. Je sais que je prend beaucoup de temps à réaliser des films, et je dois vraiment ressentir quelque chose de particulier pour être prêt à consacrer des années de ma vie à me plonger dans celle de quelqu'un d'autre. Le seul autre footballeur que j'ai considéré comme sujet potentiel d'un film c'est Johan Cruyff (légende du football hollandais et du FC Barcelone décédé en 2016, NDLR). Mais la dimension dramatique de la vie de Maradona m'attirait davantage. Mon travail est de transformer la vie de ces personnes en films, et cela requiert plus qu'une histoire forte. Il faut plus que ça. Et c'est le cas de Maradona. C'était un joueur incroyable, mais son histoire personnelle l'est encore plus.

CinéartDiego Maradona en 1984, le jour de sa présentation au SSC Napoli. © Cinéart

Quelle a été la plus grosse difficulté rencontrée en cours de réalisation ?

Ce fut un vrai challenge culturel d'être un britannique basé à Londres faisant un film sur une histoire qui a eu lieu en Italie, avec Diego Maradona qui vit aujourd'hui à Dubaï et tous les principaux contributeurs à Buenos Aires. Ça été très compliqué logistiquement et politiquement. Pour les langues aussi. Je ne parle ni espagnol, ni italien. Ça a été très dur de bâtir des relations de confiance avec les intervenants parce que je ne parlais pas leur langue. La plupart des Napolitains que j'ai rencontré ne parlait pas anglais et les Argentins très peu aussi. On ne fait pas d'interviews pour un film par téléphone ou par e-mail, il faut rencontrer les intervenants face-à-face, en allant sur place avec un traducteur. Ça a nécessité un travail beaucoup plus long que pour Senna et Amy. C'était plutôt épique !

Vous avez pu interviewer Maradona. Comment s'est passé votre rencontre ?

En fait, je l'ai rencontré quatre ou cinq fois. J'ai même eu la chance de jouer au football avec lui dans son living room, mais dans mon esprit c'était comme sur un vrai terrain (rires). On a eu de bons échanges et de mauvais échanges. Si vous parvenez à interviewer une personne assez de fois, vous pouvez chercher un équilibre entre les deux. Dans les bons jours, il est très charmant, intelligent, sympathique. Il a une forte personnalité et un vrai charisme, naturellement. C'est un bon raconteur, il se rappelle bien des moments de sa vie. On a connu des moments marrants, et d'autres plus délicats où il était énervé à cause des questions que je lui posais. Professionnellement, c'était très intéressant, mais j'ai le sentiment que ma tâche n'est pas encore accomplie. Je ne sais pas à quel point il se rappelle de toutes ces archives. Il n'a pas encore vu le film, je veux qu'il le regarde et ensuite l'interviewer une dernière fois.

CinéartAsif Kapadia (à droite) en interview avec Diego Maradona. © Cinéart

Comment convaincre les jeunes et le public qui n'est pas amateur de football de venir voir le film ?

Pratiquement personne n'a vu les archives qui composent film, et c'est incroyable d'observer comment Maradona jouait au sommet de sa gloire. Même les gens qui ne connaissent rien au foot sont impressionnés de voir son équilibre sur le terrain, comment il contrôle la balle... C'est aussi intéressant de voir à quoi ressemblait le football de l'époque. Quand Maradona se fait tacler, il rampe pour se relever le plus vite possible et récupérer le ballon. On ne voit plus ça sur un terrain de foot aujourd'hui ! On se rend aussi compte de la pression qu'on lui mettait sur les épaules pour être aussi performant semaine après semaine. Quand on voit à quoi ressemblait une semaine normale de la vie de Maradona à Naples dans les années 80, c'est complètement dingue. Parvenir à lui faire parler de ça, c'est incroyable. Il n'a jamais témoigné comme ça et il est complètement transparent sur son parcours et sur ses erreurs.

Vous avez déclaré que ce film était le point final d'une trilogie. Quel est le point commun entre Senna, Amy Winehouse et Maradona ?

Ils ont tous été brillants très jeunes. Chacun à leur manière, ils sont tous parvenus au sommet et puis ils ont souffert. Il ne font pas partie de l'establishment, ce sont tous les trois un peu des outsiders. D'une certaine manière, ils ont dû combattre le système, chacun à un niveau social différent. Senna vient d'une famille riche, il est très éduqué. Amy vient de la classe moyenne, elle chante du jazz. Et Maradona vient de la rue, il a grandit dans des favelas. Leurs histoires sont le reflet du monde dans lequel on vit, et je voulais les porter sur grand écran. Pour moi, la réalité est plus incroyable que la fiction. Les archives sont authentiques, ce sont de vrais personnes, qui font de vraies choses. Il n'y a pas eu plusieurs prises, certaines ont des défauts et c'est très bien comme ça. J'aime l'imperfection. Dans ces films, ces personnes se montrent telles qu'elles sont vraiment.

Pour en savoir plus, lisez notre article "Diego Maradona, l'homme derrière le mythe" dans le Moustique de cette semaine. Rendez-vous en librairie à partir de ce mercredi ou dès maintenant sur notre édition numérique, sur iPad/iPhone et Android.

Première avec les Diables de 86

Mercredi soir, au Kinépolis de Bruxelles, les anciens Diables Rouges Leo Van Der Elst, Danny Veyt et le légendaire gardien Jean-Marie Pfaff ont assisté à la première du film. Des invités de prestiges à une projection qui a dû leur raviver de nombreux (et douloureux souvenirs). En demi-finale du mondial mexicain, les Diables Rouges qui écrivaient alors la plus belle page de leur histoire, se sont fait éliminer par l'Argentine. Une défaite 2-0 sur deux inscrits... par Diego Maradona.

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