Le mythique quartier bruxellois des Marolles lutte contre le spectre de la gentrification

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Dans le quartier des Marolles, les commerçants ne sont pas à l’abri d’un embourgeoisement imminent. À l’image de nombreux quartiers bruxellois, ils voient leurs enseignes historiques fermer faute de moyens. Pour résister à l'envahisseur, la revolteke est en marche.

L'élévateur qui mène des Marolles au pied du Palais de justice semble illustrer la notion d’ascenseur social. Un peu comme s’il séparait le quartier populaire des pontes bruxellois du monde judiciaire. Un peu comme s'il détachait les riches des pauvres. Et puis les Marolles, c'est aussi la continuité du Sablon, zone archi-huppée de la capitale. Tellement, qu'elle finit par être progressivement désertée, les commerçants et les visiteurs n'étant plus capables de dépenser une fortune dans un ballotin de pralines ou un thé glacé.

Coincé entre plusieurs voisins aisés, le quartier aussi historique que populaire reste la parfaite illustration du melting pot à la bruxelloise. Les rues des Marolles grouillent d'antiquaires en tout genre, de magasins de vêtements bon marché et de bistroquets dont on ne pourrait plus dater la création tant ils font partie du paysage depuis des décennies. Aussi, depuis 145 ans, des centaines de visiteurs battent le pavé du Marché aux Puces de la place du Jeu de Balles, une institution dans la capitale et un passage forcé pour tout touriste qui se respecte.

Mais depuis quelques années, des commerces plus huppés ont commencé à éclore ci et là. Une friterie Broebbeleir, un café Capitale, etc. "Ce qu'il se passe dans les Marolles c'est un peu l'inverse d'autres quartiers bruxellois. Les commerçants sont de moins en moins d'origine étrangère comme c'était le cas avant et de plus en plus belgo-belges. Les boucheries halals deviennent des cafés branchés", explique Amin Hamri qui y a passé les douze premières années de sa vie.

©Audrey Vanbrabant

Récemment, Moustique vous emmenait place Fernand Cocq à Ixelles, illustration parfaite du concept de gentrification. Dans les Marolles, on n’en est pas là. Pas à ce point du moins. Le quartier s’embourgeoise, lentement mais sûrement. "J'ai passé ma scolarité dans l'école Émile André. Elle était fréquentée par des élèves issus de tous les horizons qui habitaient dans les logements sociaux de la cité Hellemans ou aux alentours. J'y suis retourné il y a quelques semaines et j'ai été surpris. Les personnes d'origine étrangères sont désormais minoritaires et on assiste clairement à une gentrification tant dans le mode d'enseignement que dans les repas. Des fruits bio étaient proposés aux enfants lors des récréations. Après, ça reste très bien de les sensibiliser et de leur apprendre une autre façon de consommer", détaille Amin.

Celui dont on ne peut pas prononcer le nom

Du côté des autres riverains installés dans les Marolles depuis des décennies, on n'emploie pas le terme "gentrification". Par contre, beaucoup des commerçants rencontrés déplorent la constante augmentation des loyers dans le quartier. "Quand vous regardez les affiches des appartements à louer, vous croisez de plus en plus régulièrement des loyers qui dépassent les 1.000 euros. Comment voulez-vous que les gens ici se le permettent ? Ils payent le premier et le deuxième mois, mais ne s'en sortent plus après", explique Natacha, une libraire installée dans la rue Haute depuis plus de 20 ans.

Même son de cloche pour Patrick dont le magasin de bonbons appartient à la famille depuis au moins une trentaine d'années. "Heureusement que je suis propriétaire et que je vis au-dessus de mon magasin. Je ne pourrais pas payer un loyer supplémentaire. Beaucoup de personnes qui travaillent dans les institutions européennes achètent des logements dans les Marolles, du coup les prix explosent !"

©Audrey Vanbrabant

Karine Lalieux, présidente du CPAS de Bruxelles tient à défendre la politique, claire, de son institution. "On construit des logements de transit pour les sans-abris et les personnes précarisées ou des appartements de trois ou quatre chambres pour les grandes familles. Les prix sont ceux d'une agence immobilière sociale. On accorde beaucoup d'importance à maintenir la population des Marolles dans les Marolles". Le problème des loyers qui flambent pointé par la totalité des personnes rencontrées viendrait donc des acheteurs privés qui se multiplient dans la commune.

Une large partie de la population du quartier bruxellois vit dans la précarité et ne parvient plus à suivre. Accoudé derrière son comptoir face à une salle vide, ce tenancier se remémore les jours où son estaminet tournait mieux qu’aujourd’hui. Mais il n'est pas le seul à partager craintes et nostalgie. "Cela fait quatre mois que je n'ai plus rien vendu", confie cet antiquaire qui fait pratiquement 40 kilomètres par jour pour rejoindre sa boutique jonchée de meubles auxquels plus personne ne rend visite. "Les magasins et les restaurants ouvrent et ferment à une vitesse folle dans ce quartier", ajoute Natacha. "Parfois ça dure quatre ou cinq ans, parfois moins."

Du côté de la fameuse Place du Jeu de Balles, le tableau est largement plus joyeux. Une zone où grouillent les chineurs dès l'aube et des terrasses qui invitent à la détente. Un sentiment de bon-vivre émane de toute cette place largement animée.

"Un des rares quartiers à être si vivant"

Aurore a ouvert son petit établissement il y a deux semaines. Cupcakes, quiches maisons, brownies, la description du café pourrait donner l'impression d'un énième endroit bobo comme on en connaît mille dans la capitale, mais il n'en est rien. "J'ai décidé d'ouvrir un commerce ici car c'est un des rares quartiers de Bruxelles constamment vivant, même le dimanche. Ça brasse une diversité en termes de population assez remarquable." La jeune femme, longtemps active dans le monde du cinéma avant de se lancer dans l’horeca, a choisi de pratiquer des prix raisonnables qui correspondent à la moyenne du quartier. Aurore refuse catégoriquement d'implanter un nouvel endroit bourgeois où les pâtisseries coûteraient un pont. Et le quartier l'a d'ailleurs accueilli à bras ouverts, "le premier jour, tous les voisins sont venus boire des verres pour fêter mon ouverture".

Il n'empêche que l'ombre de la gentrification plane toujours sur ce quartier que certains qualifient déjà de bobo en devenir. Les pouvoirs locaux en place depuis les dernières élections communales tentent de limiter le phénomène. Depuis deux ans, un contrat de quartier a été mis sur pied et quelque 27 millions d'euros débloqués pour re-dynamiser les Marolles. Un projet qui a fait grincer les dents d’une bonne partie des habitants et des associations actives sur le terrain. "Au départ, il y avait pas mal d'inquiétudes par rapport à ce contrat de quartiers. La population avait peur que l'intervention publique contribue à une certaine gentrification", explique Arnaud Pinxteren, échevin Ecolo-Groen de la Rénovation urbaine.

Quand il a repris le laborieux dossier du contrat de quartier après les élections d'octobre, le contact et la confiance entre les pouvoirs publics et les citoyens étaient rompus. Beaucoup voyaient en ce projet la disparition prochaine de l'âme des Marolles. Depuis, le contrat a été repensé et voté lundi dernier à l'unanimité au conseil communal. "Ce que nous allons faire, c'est intervenir sur ce qu'on a défini comme étant les coulisses soit les espaces publics. On ne touche pas à la rue des Renards ou à la place du Jeu de Balles. On veut faire en sorte qu'il n'y ait plus de bâtiments à l'abandon. On souhaite davantage d'endroits verts, la mise en valeur et la multiplication des activités pour animer le quartier. On fera tout pour que les investissements publics ne renforcent pas l'embourgeoisement des Marolles."

©Audrey Vanbrabant

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