Louis de Funès: Le côté obscur de la farce

Teaser

Le comédien, au parcours hors du commun, aurait eu 100 ans ce 31 juillet. Portrait contrasté d'un géant du cinéma à la française: têtu, coquet, pingre, totalement dénué d’humour au quotidien, mais talentueux et très respecteux des autres.

Quand on songe à de Funès, les scènes cultes surgissent. Parmi elles, cette séquence inoubliable de La grande vadrouille. Fufu se retrouve au lit avec l’officier allemand auquel il tente justement d’échapper, mais qui ronfle comme un bovin. Louis commence à siffler, fait claquer sa langue, frappe le cadre du lit durant quelques minutes passées à la postérité de la comédie hexagonale. Et qui n’ont rien perdu de leur pouvoir comique 48 ans plus tard.

Mais ce côté pile de l’agité qui faisait s’esclaffer la France toutes générations et tous milieux sociaux confondus dissimule un côté face nettement moins reluisant. Car si Monsieur Louis déridait les foules à l'écran, dans la vie réelle, il était aussi sinistre qu’un drink d’entreprise. Et capable des pires colères sur les plateaux. Souvenez-vous d'Oscar (1967). Un film d'anthologie, mais pour son réalisateur Edouard Molinaro, décédé l’an dernier, une expérience traumatisante. "Avec lui, des conflits partaient parfois de rien, et en venaient à très gravement s’envenimer. Je me souviens de l’incident du couvre-chef de la bonne! Il voulait qu'elle porte un chapeau extravagant à partir du moment où elle devient baronne. Moi, je voulais lui mettre un chapeau normal..."

Résultat, de Funès s'est fâché. A arrêté de tourner. Il a même fallu que le producteur vienne faire l’intermédiaire entre Molinaro et lui. "Ce fut le moment de crise ultime. Le reste du temps, il faisait la gueule. Il n’était pas hostile. Juste fermé. Nous n’avons jamais pris un café ensemble. D’un autre côté, il faut tout de même imaginer son angoisse, mettez-vous à sa place. On attendait énormément de lui. Il fallait qu'il soit drôle. Et il savait bien que ce n'était pas si simple. Quand la prise ne lui plaisait pas, qu'il était mécontent de lui ou d'un de ses partenaires, il trouvait un moyen de la faire cesser. Par exemple, il riait au beau milieu d’une séquence... pour tout simplement la détruire."

Un cahier du rire

Et c’est sans doute pour éviter cette pression consistant à devoir absolument faire rire que de Funès a inventé cette "grammaire du rire": un cahier des charges rempli de baffes et de gaffes, d’imitations, de cabrioles infligées à son visage élastique et de répliques assénées de façon imparable (mais qu’ils n’écrivaient jamais lui-même). Une sorte de lexique dont il ne sortait finalement jamais. Car il savait que c’était de cette manière qu’il plaisait au public.

"De fait, c’était un interprète, pas un auteur , précise Bertrand Dicale, auteur de deux ouvrages sur de Funès. S’il avait conscience de son pouvoir comique sur le plateau, il connaissait aussi parfaitement ses limites. Et son caractère pour le moins complexe s’explique surtout par une très haute exigence qu’il entretenait vis-à-vis de lui… et des autres."

Car le comédien était conscient de son caractère pour le moins difficile. En 1968, déjà, il s'en expliquait dans une interview... "Quand je joue au théâtre, j’ai la réputation de me brouiller avec tout le monde .C’est vrai, mais c’est exprès. Je fais tellement peur à la troupe qu’elle joue sans oser rigoler. Dans une pièce comique, c’est le public qui doit rire, pas nous. Et comme je suis moi-même rieur de nature, faire régner la terreur est le seul truc que j’ai trouvé pour que tout le monde soit sérieux."

Pour Bertrand Dicale, "un trait de caractère à attribuer à des débuts pour le moins complexes". De fait! Né dans un milieu pauvre où rien ne le prédestinait à la célébrité, de Funès a enchaîné les jobs alimentaires durant de nombreuses années, avant de percer très progressivement. Il a par exemple gagné sa vie comme comptable, fourreur, étalagiste, décorateur puis musicien d'ambiance dans un piano-bar, alors qu’il ne lisait pas la musique.

Il aura à peu près passé une bonne vingtaine d’années à végéter avant de débuter au théâtre et au cinéma. Et là encore, son premier rôle face caméra durera… 43 secondes. C’était dans La tentation de Barbizon, réalisé en 1945 par Jean Stelli. Cette minuscule apparition de portier du cabaret Le Paradis sera le départ d'une longue série d'autres, l'acteur enchaînant silhouettes et figurations. "Une période qui fut le synonyme d’une humiliation supplémentaire pour lui, complète Dicale. Il avait perpétuellement l’impression que le cinéma ne voulait pas de lui, qu’on lui donnait juste des petits boulots alimentaires en espérant qu’il décampe."

Il faudra finalement attendre 1956 et ces sept minutes mythiques dans La traversée de Paris pour qu’il impose son personnage de Français moyen et colérique. Face aux monstres sacrés Jean Gabin et Bourvil, il s'agite, s'agite, s'agite... et entre dans l'histoire du cinéma. Mais l'explosion, elle, viendra deux ans plus tard, dans Ni vu, ni connu d’Yves Robert. Sous les traits d’un braconnier pêcheur et voleur de poules, il tient enfin la vedette d'un film. Il enchaîne avec Pouic-Pouic, et sert au mieux cette tradition boulevardière très franchouillarde mais efficace.

Le gendarme au tournant

1964: le tournant définitif! Sous les traits du maréchal des logis-chef Ludovic Cruchot, il s’impose enfin grâce auGendarme de Saint-Tropez. Suivi de près par une série de titres qui entrent directement dans l’histoire, et font exploser le box-office et la fréquentation des salles hexagonales. Fantômas, Le corniaud, La grande vadrouille, Les grandes vacances,Le petit baigneur…, tout ça en quatre petites années. "C’est à partir de ce moment-là qu’il a pris conscience de sa popularité et donc de son pouvoir,explique Bertrand Dicale.Il en a souvent usé, et parfois abusé." Quelques exemples…

En Mai 68, Louis de Funès fait grise mine. Lorsque les techniciens entament une grève sur le tournage du Gendarme se marie, la panique s’empare du comédien. Il met le réalisateur du film, Jean Girault, dans la confidence. Et lui donne une mission: déterrer un coffre dans le jardin de son château de Clermont contenant une forte somme d'argent et des lingots d’or. Vous avez dit parano?

Autre exemple: en 1977, sort le film au succès colossal de Steven Spielberg Rencontres du troisième type. Le cinéma français s’emballe et donne à son tour dans l’alien. Pour de Funès, ce sera Le gendarme et les extraterrestres. Impressionné par les trucages du film américain, l’acteur participe à l’élaboration du sujet et rêve en toute humilité d’une soucoupe aussi sensationnelle que celle de Spielberg. Mais, sans réussir à égaler le maître, il réalise pourtant une prouesse: c’est la première fois que l’on voit une soucoupe volante prendre son envol dans un film français.

Et puis, alors que l’argent lui sourit en même temps que la popularité, il reste pingre, voire carrément malhonnête. Ainsi, il ne payait jamais ses taxis. Picasso l’avait bien fait, pourquoi pas lui, expliquait-il souvent. Quelques années plus tard, il ne payait toujours pas sa course. Mais pour une raison différente. Lorsqu’il prenait un taxi - ce qui lui arrivait souvent -, il réglait par chèque, le signant de sa plus belle écriture, que les chauffeurs préféraient garder comme autographe.

Attention les yeux

Enfin, il se montrait très coquet, nettement plus que la majorité des autres comédiens de l’époque. Et entretenait une lubie en particulier: intensifier le bleu de ses yeux. Pour le plus grand cauchemar des chefs-opérateurs et particulièrement sur le tournage du Tatoué(1968) de Denys de La Patellière. Entre la couperose de Gabin à neutraliser et l'azur des yeux de de Funès à rehausser, difficile de régler les éclairages...

 

Enfin, il se montrait très coquet, nettement plus que la majorité des autres comédiens de l’époque. Et entretenait une lubie en particulier: intensifier le bleu de ses yeux. Pour le plus grand cauchemar des chefs-opérateurs et particulièrement sur le tournage du Tatoué(1968) de Denys de La Patellière. Entre la couperose de Gabin à neutraliser et l'azur des yeux de de Funès à rehausser, difficile de régler les éclairages...

 

Et puis, dernier détail: artistiquement, le comédien refusait obstinément certaines compositions. Sur le ton du "J’ai de la morale, ma biche" , il refusait les rôles de maris trompeurs. Racistes, colériques, lâches ou avares, pas de souci! Mais certainement pas volages! Les personnages de Louis de Funès ne pouvaient quand même pas avoir tous les défauts du monde. Et celui du mari adultérin ne plaisait guère à l'acteur. Il les refusait tous et n'a jamais voulu déroger à cette règle.

 

Exigeant jusqu’à la caricature, il ordonnait que chaque choix d’un autre comédien passe par les fourches caudines de son foutu caractère. C’est ainsi que Claude Zidi, réalisateur de L’aile ou la cuisse (1976), devra déployer des trésors de diplomatie et de persuasion pour lui imposer Coluche comme partenaire. "Louis considérait Coluche comme un "jeune con", ce sont ses termes, a souvent confirmé le cinéaste. Une sorte d’ado attardé, grossier et potache. Bref, pas du tout le genre d’humour que pratiquait de Funès. J’ai négocié avec lui durant des mois jusqu’à ce qu’il accepte enfin de le rencontrer. Là, il a totalement changé d’avis. Il m’a dit: "Mais il fallait me le dire plus tôt, que ce jeune garçon était aussi talentueux"."

 

Un homme têtu, mais pas borné, donc. Ce qu’a aussi confirmé Coluche à l’époque: "On m’avait dit: "Il a une réputation épouvantable, il est très méchant". En fait ce n’est pas vrai. C’est un homme charmant, qui a demandé à ce que je partage l’affiche en vedette avec lui alors qu’il n’était pas obligé. Quand il fait confiance, c’est comme le reste, il ne le fait pas à moitié."

 

Triste bouffon

 

Exigeant, sûr de sa valeur mais talentueux: comment expliquer que Louis de Funès n'ait pas été plus drôle en privé? "Il a surtout souffert du syndrome de l’humoriste face aux médias", confirme Jean-Marc Loubier, auteur de la biographie Petites et grands vadrouilles sortie en mai dernier. "En interview, les journalistes étaient déçus qu'il ne soit pas le de Funès des films, qu’il ne se mette pas à caqueter ou à se lancer dans une série de mimiques imparables. C’est là le plus grand malentendu de sa carrière. Il n’était pas drôle en privé, mais pas irrespectueux pour autant."

 

Ni diva... A ce sujet, son entourage était d'ailleurs assez unanime. "Ses collègues le décrivaient comme l’homme qui salue tous les techniciens sans exception, qui se soucie des difficultés de jeu de ses partenaires et les fait répéter à l’écart du plateau, qui intervient pour améliorer une scène dans laquelle il ne joue pas, ou encore étoffer un petit rôle. On ne s’en souvient pas assez."

 

"En fait, c’était surtout un fameux personnage , tempérait volontiers Molinaro. Un homme très renfermé, sur qui la célébrité est tombée sans prévenir, alors qu’il n’y croyait plus. Il avait une manière de travailler bien à lui. En répétition, quand on décidait de la place de la caméra, de la lumière, il ne donnait rien. Il indiquait ce qu’il allait faire, mais ne le faisait pas. Il réservait son énergie. Et on était tout le temps surpris. Mais je n'ai pas le rire facile et Louis me le reprochait: "Cela ne vous fait pas rire, ce que je fais?", me demandait-il souvent. Si, énormément, mais cela ne se voyait pas sur mon visage. Je suis du genre à rire intérieurement!"

 

Or, de Funès avait besoin d’un public. Ce qui explique, d'après Molinaro, pourquoi au départ il ne voulait pas par exemple tourner la scène du nez dansOscar. Pour lui, ce n'était possible qu’au théâtre, avec un auditoire. Le réalisateur a donc dû recomposer une scène de théâtre en allant chercher tous les techniciens des films qui se tournaient au même moment sur les plateaux voisins des studios Billancourt."Il avait fallu lui donner un public meilleur que moi. Il était incroyable. C’était parfait. Et quand il est descendu de scène, il est redevenu ce Monsieur Tout-le-Monde. Sur qui la célébrité pesait, et dont il compensait le poids par des exigences démesurées."

 

"Il ne le disait pas souvent car il avait sa fierté placée bien haut, mais il souffrait réellement qu’on lui reproche de ne pas être drôle en public" prolonge Loubier. A l'époque, dans les années 60 et 70, les étiquettes étaient en effet solidement accrochées. Comment imaginer qu'un acteur comique puisse prétendre à autre chose qu'à l'humour? Depuis, dans ce domaine, les choses ont heureusement un peu changé. Voyez Dany Boon. "Quand j’ai fait Micmacs à tire-larigot après Les Ch’tis, plein de critiques n’ont pas parlé du film, mais de "Boon, le comique qui s’essayait à quelque chose de sérieux". Comme si ce n’était pas sérieux de faire rire! Mais j’y étais arrivé. Alors qu’à l’époque de de Funès, il était impensable de changer de registre."

En aurait-il été capable ou l'aurait-il simplement voulu?"Je ne sais pas, mais on ne l’a de toute façon jamais laissé tenter le coup. J’aurais été curieux de voir le résultat. Sa situation n’était pas simple: en France, la comédie reste considérée comme un sous-genre. Si vous faites rire, vous n’êtes pas un vrai acteur. Au mieux, on vous considérera avec condescendance comme un bouffon. Et ça, c’est dur."  Qu'importe, de là-haut, de Funès peut se féliciter: ses films ont traversé les époques sans se rider, tout en continuant à faire rire les jeunes générations. Trente et un ans après sa mort, un siècle après sa naissance, Fufu reste  bien le corniaud favori du cinéma français.

Repères

1914. Louis Germain David de Funès de Galarza nait le 31 juillet à Courbevoie, dans une famille ruinée de la noblesse castillane.

1932. Intègre l'école technique de photographie et de cinéma de Paris, avant d'être renvoyé pour "incendie volontaire".

1942. S'inscrit au Cours Simon. Joue dans sa première pièce de théâtre, L'amant de paille.

1945. Premier rôle au cinéma, dans La tentation de Barbizon.

1964. Début de la série des Gendarme.

1975. Premier infarctus.

1980. Adapte au cinéma L'avare, de Molière. Reçoit un césar d'honneur.

1983. Décède d'un second infarctus, dans la soirée du 27 janvier, alors qu'il travaillait sur le projet de film Papy fait de la résistance, qui lui sera dédié.

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